vr2 - GRAND-LEEZ

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Faits de vie
suite 2/3
 
11.     La cavalerie française dans ma région
en 1914.
 
 
Deux escadrons de cavalerie française qui avaient déjà combattu à Dinant et y avaient laissé plusieurs morts, occupèrent, après un violent combat au Moulin Michaux [44], les villages de Grand-Leez, Sauvenière et environs en direction du Bois de Buis.  Ce bois est situé sur le territoire de la commune de Thorembais-Saint-Trond et est coupé en son milieu par la route Jodoigne-Gembloux. Après une escarmouche sans importance, de courte durée, les soldats français entrevirent l’opportunité de prendre un repos bien mérité.  C’est que la journée avait été dure pour les hommes et pour les chevaux.  La ferme du Baty, au lieu-dit « Cinq étoiles » offrait tout ce dont l’escadron avait besoin : à manger pour les hommes, des écuries spacieuses, de l’avoine pour les chevaux, une grande cour fermée et à l’intérieur de l’enceinte des meules de froment dont les toits venaient de recevoir une couverture en paille de seigle qui les protégeaient de la pluie.  C’était un couvert naturel que l’on pourrait exploiter en cas de combat.
Le 07 août 1914, nos escadrons ont pris contact avec la cavalerie allemande.
A la sortie de Gembloux, une route barrée par une charrette est ouverte
pour le passage d’un peloton de dragons partant en reconnaissance.

Ces soldats étaient des dragons que la France avait habillés du rouge vif de la garance pour les pantalons et du bleu ciel pour les tuniques.  Ils portaient un casque revêtu d’une étoffe épaisse et un couvre cuirasse en toile permettant de camoufler aux yeux de l’adversaire leur armure de métal brillant.  Lorsqu’ils mirent pied à terre, certains dragons caparaçonnèrent leur monture d’une couverture légère malgré l’excellente température de la fin de cette journée d’été.  Les dragons combattaient aussi bien à pied qu’à cheval.  C’est pourquoi la carabine est extraite de son fourreau allongé, le long de la selle et portée en bandoulière sur la poitrine lorsque le combattant est au sol.  Les cavaliers prodiguent sans attendre des soins à leur monture et leur offrent de l’eau et une ration d’avoine largement méritée.  Un sous-officier, à la figure empoussiérée passe sans mot dire et observe chaque homme d’un œil attentif et sévère.  Il sait que le cavalier doit panser son cheval, surveiller particulièrement les jambes et les pieds.  Ceux-ci seront soigneusement nettoyés et curés si c’est nécessaire.  Enfin la selle, la bride, les bridons, les rênes doivent être enlevés. Il y a lieu de surveiller l’état de la peau du cheval mais aussi les harnais.  Or, les montures ont sué et souffert toute la journée.  Il est donc de l’intérêt primordial du cavalier qu’il effectue ces tâches avec le plus grand soin.
 
Dans un coin de l’écurie occupée par les français, certains cavaliers sont prêts à monter en selle au moindre commandement.  C’est l’avant-garde.  Elle reste aux aguets et est sensée assaillir l’escouade ennemie qui peut surgir à tout moment.  Les chevaux reçoivent à boire et à manger mais auront du repos et des soins plus tard.

[44] Moulin Michaux : Moulin à vent situé sur la route Grand-Leez – Gembloux à hauteur de la bifurcation vers Sauvenière.

Casque de Dragon

 
12.     La cavalerie ennemie dans ma région
en 1914.

 
 
Les cavaliers allemands avaient eu, ce jour-là, un affrontement sévère avec l’armée belge au Moulin Michaux sur la route de Gembloux.  Les allemands se retirèrent à la fin de ce combat isolé et se dirigèrent vers le Bois de Buis situé sur la route Jodoigne-Gembloux.  
 
A la réflexion, peut-être que l’armée ennemie suivait l’ancienne chaussée romaine Bavay-Tongres, qui lui ouvrirait, pensait-elle, plus aisément les chemins de pénétration en France.  Cette interprétation des faits est tout à fait personnelle et sujette à caution.  Je reconnais volontiers qu’à cette époque, les adultes les plus instruits la tenaient pour invraisemblable.  
 
Qu’on me pardonne, n’étant pas suffisamment avisé des raisons qui avaient motivé le choix de l’ennemi en 1914, j’ai gardé, tout au fond de moi, la conviction que la poussée de l’ennemi à cette époque était basée sur une parfaite connaissance de l’Histoire.  Ils voulaient atteindre Paris dans les délais les plus courts.  Certes, d’autres poussées s’exerçaient ailleurs.
 
Dans le Bois de Buis, un escadron de uhlans se repose.  Les cavaliers portent la tunique cintrée, boutonnée à droite et à gauche et un casque à pointe les coiffe.  L’escadron semble dévolu à une mission de reconnaissance.  Pourtant, à côté d’une mitrailleuse lourde, des serveurs équipés se sont endormis sur des bâches de camouflage repliées soigneusement au sol.  D’autres soldats soignent leurs chevaux, les nourrissent et bavardent sans élever la voix.  Appuyé sur un caisson, un chef discute avec plusieurs subordonnés.   Subitement, un cavalier ayant effectué une reconnaissance aux alentours, descend avec témérité le raidillon qui le sépare du cantonnement temporaire de sa troupe et s’adressant au chef lui dit : « français à 2 km ».  Puis il descend de cheval et pointant du doigt sur sa carte l’endroit exact où se trouve l’ennemi il s’interroge.  Que va décider le chef ?  Le croit-il ?  Passant le long de la petite chapelle, en face de la ferme du Long-Pont, il a bien vu des soldats français qui ont mis pied à terre à environ 1 km.  Il ne s’est pas trompé : ils occupent la ferme du Baty et les meules de froment n’ont pas été le couvert idéal dont avaient rêvé nos cavaliers français.

Casque de Uhland


1914


 
 
 
Corps de cavalerie allemand, 8.000 cavaliers.

 
1 escadron = 150 cavaliers
  
1 régiment = 4 escadrons = 600 cavaliers
  
1 brigade = 2 régiments = 1.200 cavaliers
  
1 division = 3 brigades = 3.600 cavaliers
  
1 corps = 2 divisions = 7.200 cavaliers
  
A cela s’ajoutent 800 sous-officiers et officiers, soit un total de 8.000 cavaliers.
                      
>           1 corps       =       2 divisions         =      6 brigades      = 12 régiments = 48 escadrons
Les armes
  
Sabre droit pour les Cuirassiers Uhlans et Chasseurs, sabre courbe pour Dragons et Hussards.
 
Lance et carabine pour tous sauf pour les officiers, trompettes et sous-officiers d’élite où la carabine est remplacée par le pistolet Lüger 1908.
 
 
A noter également que les lances sont du modèle 1890 en acier de 3 mm se terminant par une flamme, tandis que les carabines sont du modèle 1888 ou 1898 et placées dans un étui à l’arrière de la selle.
 
 
 
 
 
13.     La bataille du Long-Pont.

 
 
Les ordres fusent.  Rapidement, les uhlans sont en selle et se dirigent, sous-officier en tête, vers la ferme du Baty.  Derrière eux, une rafale de mitrailleuse crépite.  Il leur a été demandé d’encercler la ferme distante d’environ 2 km.  Chez les français, la panique s’installe.  Les flancs-gardes sont les premiers à cheval et d’une voix forte ils invitent les dragons à les suivre.  Plusieurs dizaines de cavaliers, une trentaine nous a-t-on dit, prennent la fuite au galop vers la ferme du Long-Pont.  C’est le bruit de la mitrailleuse qui les a alertés.  La carabine est dans le fourreau, il faut l’y laisser.  Certains étriers reposent trop bas et certaines sangles ont été desserrées pour le bien-être des chevaux.  Pas question d’attendre pour ferrailler même si les bâtiments de la ferme sont un remarquable couvert naturel offrant une totale sécurité.  Car l’escadron n’a pas de mitrailleuse.
 
 
Pour atteindre le Long-Pont, direction ouest, les français forment une longue file qui s’étire en laissant de grands espaces vides.  Les cavaliers sautent les clôtures qui délimitent les herbages entourant la ferme.  Pour de nombreux dragons, c’est la catastrophe.  Des dizaines d’entre eux sont fauchés.  Des chevaux sont étendus les uns sur les autres, incapables de se relever et écrasant leur monture inanimée, au pied du fossé.  Il y a, en outre, plusieurs blessés.  Quelques dragons ont pourtant réussi à s’enfuir en direction de Sauvenière.  C’est probablement le fossé qui a été l’obstacle à la poursuite individuelle que n’auraient pas manqué de pratiquer les uhlans car ils disposaient d’une mitrailleuse et bénéficiaient de l’effet de surprise.

 
Village de Grand-Leez
1 Ferme du Baty  -  2 Long-Pont  -  3 Bois de Buis  -  4 Laid Mâle

Quelques rescapés de la bataille s’installent dans ma maison.  Le soir, les troupes allemandes occupent la ferme, y mettent le feu et disparaissent.  Des soldats français, légèrement blessés, qui s’étaient provisoirement réfugiés dans les annexes pour s’y reposer et dormir se dirigent, la nuit tombante, vers une maison isolée qu’ils avaient aperçue à l’ouest.  Elle leur semble proche : ils mettent une demi-heure pour l’atteindre. La nuit étoilée a manifestement favorisé l’aboutissement de leur projet. Usant du droit que s’arrogent les militaires en campagne, ils explorent les annexes et installent sur le toit un énorme drapeau avec une croix rouge.  Ils sont chez moi, se sont servis de nos échelles et s’adressant à mon oncle, l’informent de leur intention d’attendre la visite de la Croix-Rouge belge.  Après 60 heures d’attente qu’ils passent en toute discrétion dans les annexes de la fermette, des membres de la Croix-Rouge, accompagnés d’un médecin, viennent les recueillir.  Ils sont conduits à l’Institut agronomique de Gembloux, transformé en hôpital.  C’est vrai qu’ils sont tous en mauvaise posture : la position particulière des corps, la démarche peu sûre et hésitante, leur attitude, leur maintien témoignent à suffisance des séquelles encourues dans leur récent combat.
Cette bataille du Long-Pont n’a rien d’historique.  En trouve-t-on seulement la moindre trace dans les récits des auteurs les plus renommés ?  Pour l’armée allemande, pour l’armée française, il s’agit simplement d’une échauffourée, d’un combat bref et violent.  Mais pour moi, deux soldats français y ont été gravement blessés et j’ai été intimement lié à leur affligeante histoire.

Le Long-Pont (2003)

 

14.     Pierre, blessé est recueilli par un fermier, monsieur Borin.

 
 
En sautant à cheval le petit mur empierré qui le séparait de la prairie de la ferme, Pierre heurta violemment du pied droit un piquet de fer caché par de hautes herbes.  Il perçut une immense douleur, fut désarçonné et plaqué au sol.  Son cheval disparut.  Après que tous les français se furent éloignés, les allemands d’arrière-garde, vinrent visiter les alentours de la chapelle, s’emparant des armes laissées sur le terrain et rassemblant les chevaux qui n’étaient que légèrement blessés.  Notre cavalier français, couché sous la haie avoisinante et camouflé par les herbes hautes fit le mort.  Il se laissa fouiller sans mot dire.  Les uhlans lui prirent son arme, son argent et son nécessaire de coiffure car il avait exercé ce métier au régiment de Versailles.  La blessure ouverte, le sang abondamment répandu sur le pantalon avaient laissé croire aux détrousseurs que leur victime était morte.  
 
Il s’appelait Pierre Guignard de Beaumont-la-Ronce (Tours).  Ce qui fut le plus difficile, racontait-il, c’était de respirer le plus légèrement possible !  Vers 20 h. les allemands, croyant que d’autres blessés s’étaient réfugiés dans ce qui restait de la ferme incendiée, tinrent les propriétaires en joue, les menaçant de mort s’ils ne désignaient pas l’endroit précis où s’étaient réfugiés les blessés.  N’obtenant pas de réponse, ils prièrent les propriétaires de quitter les lieux sans attendre.  Un cavalier emporta soudainement un blessé français en le plaçant sur l’arrière-main de sa monture.  Pierre le vit et fut pris de pitié pour ce camarade malheureux et résolut de quitter l’endroit incommode où il se trouvait.  Il avisa une lumière faiblarde qui scintillait à quelques dizaines de mètres et décida de l’atteindre.  Il lia sa jambe blessée à l’autre et se traîna jusqu’à la maisonnette qui générait le point lumineux.  
 
C’était un café que les gens du village appelaient « Baraque Caré » et que dirigeait avec bonhomie Antoine.  Notre homme, au demeurant fort accueillant, prit peur et conduisit Pierre dans un hangar de la prairie voisine, derrière l’habitation.  C’était la propriété de monsieur Borin, fermier aux Cinq Etoiles.  Antoine offrit à Pierre plusieurs couvertures, du café chaud, des tartines beurrées et quelques morceaux de sucre.  Pierre raconte qu’il a dormi à poings fermés jusqu’au lendemain à midi.  Le lit de paille, les couvertures, la fatigue et le souper copieux avaient anéanti les soubresauts violents que faisait naître régulièrement la douleur aux pieds meurtris.
 
Vers 14 heures, Antoine réapparut et lui fit don à nouveau de provisions généreuses en l’invitant à quitter les lieux.  Il le soutint fermement pour lui permettre de traverser le ru qui coulait à la limite de la prairie, puis Pierre se coucha.  Il avait aperçu à l’horizon un clocher qui lui avait paru distant de quelques kilomètres.  Rien que des champs d’avoine et de betteraves qui lui permettraient, croyait-il, de se dissimuler aisément aux yeux d’un quelconque passant.  Il remercia chaleureusement Antoine qui ne le quittait pas des yeux et commença à ramper, à bonne distance de la route en direction du clocher.
 
Pour ceux qui connaissent les lieux, il faut préciser qu’en 1914 la « Baraque Caré » se trouvait du côté droit de la route lorsque l’on vient de la gare de Grand-Leez.  Tandis que celle qui a été reconstruite après 1918, se trouve de l’autre côté, à gauche.  Pierre se traînait lentement sur le dos, se servant de l’appui de ses mains et s’arrêtant de temps en temps lorsque la douleur lui paraissait insupportable.
 
 
 
Rencontre avec les alsaciens, un miracle ?

 
Aux 15 Bonniers, lieu-dit situé à mi-chemin entre l’église visible à l’horizon et l’endroit qu’il venait de quitter, Pierre, recouvert de feuilles de betteraves, se reposait.  Se traîner sur le dos, les pieds immobiles en se servant uniquement des bras est fatigant et on comprend que des haltes successives étaient nécessaires.  Le pied meurtri le faisait en outre souffrir atrocement.  Soudain, il lui sembla entendre au loin un bruit de sabots qui s’amplifiait de minute en minute.  Ils sont au pas, se dit-il.  Le bruit de la chevauchée qui jusque là martelait le chemin pavé s’estompa soudain pour faire face à un bruit sourd.  Pierre, estomaqué, stupéfait réalisa soudain que des cavaliers avaient emprunté le chemin de terre qu’il venait de traverser.  Une crainte l’envahit qui lui assécha la gorge et une sueur froide lui glaça le front.  
 
Soudain, les cavaliers apparurent.  L’un d’eux, saisissant la carabine, rapidement extraite du fourreau, à côté de la selle, interpella notre pauvre Français avec autorité.
 
Debout, lui dit-il.  
 
Pierre leva les bras et tenta d’expliquer qu’il était blessé aux pieds, qu’il était dans l’impossibilité de se tenir debout, que…  l’allemand l’interrompit violemment.  
 
Pierre, debout, dit-il, et il mit pied à terre.  Ne m’as-tu pas reconnu ?  J’ai travaillé plusieurs mois chez tes parents, comme domestique.  
 
C’était un alsacien, incorporé dans l’armée allemande et qui avait passé de nombreux mois en France.  Il invita Pierre à boire à sa gourde, lui offrit des cigarettes et l’embrassa en pleurant.  Il enfourcha sa monture et dit à Pierre…
 
Courage, soigne-toi bien.
 
Enfin, les chevaux ayant fait un premier pas, il cria…
N’oublie pas, je ne t’ai pas vu.
 
 Le second cavalier allemand avait observé la scène d’un regard méfiant, se tenant sur ses gardes.  Il n’avait pipé mot.

 
15.     La ferme de la Converterie [45].
Le courage de monsieur Théophile Henry.
 
 
Continuant sa route, se traînant sur le dos, Pierre arriva à hauteur de la ferme de la Converterie qui était, à ce moment-là, la propriété de la monsieur Théophile Henry et de sa sœur.  C’était une des plus belles et des plus importantes fermes de la région, bâtie en quadrilatère sur la partie la plus haute de la localité.  Avec prudence, Pierre traversa la rue pour atteindre la cour de la ferme.  S’accrochant aux lourdes portes d’entrée adossées au pignon d’une étable, il réussit à se tenir debout.  monsieur Henry l’aperçut et remarquant qu’il était sérieusement blessé l’introduisit prestement dans une chambre tout près du salon où, pensait-il, il pourrait se reposer.
  
Au même instant, des cavaliers allemands envahirent la cour de la ferme.  Théophile ne perdit pas son sang-froid et ferma la porte de la chambre à clef.  Il glissa rapidement en face de la porte, une sorte de bonheur-du-jour, un bureau qu’utilisait sa sœur et qui portait en retrait un gradin à casiers.  Les soldats sans attendre exigeaient du beurre, du pain et du vin.  Théophile fit droit à leur requête et garnit copieusement la table.  Toute la nuit un allemand joua du piano tandis que les autres dansant et chantant buvaient le vin de Théophile.  Toute la nuit ce fut la fête car ceux qui avaient consacré leur temps à l’entretien des chevaux vinrent rejoindre les premiers et s’empiffrer à leur tour.  Très tôt le matin, les hommes et les chevaux disparurent.  
  
Après leur départ, Théophile prit sa voiture, un cabriolet à deux roues et capote mobile, y installa Pierre et l’ayant gentiment muni de provisions de bouche, le conduisit à l’hospice.

 
 
Ferme de la Converterie (2003)

[45] Ferme de la Converterie : ancienne propriété de l’Abbaye de Floreffe vendue comme bien national à la Révolution française, le 16 février 1797. A cette époque, elle avait 82 ha 66a de terres cultivables. Théophile Henry (15 août 1851 – 26 juin 1923), son frère Léon Joseph, ses sœurs Marie Ghislaine et Marie Octavie étaient des enfants des époux Jacques Henry de Sauvenière et Justine Staquet de Meux.

 
16.     Le civisme de monsieur Hector Closset [46],
à la ferme du Baty.

 
 
Dans le combat du Long-Pont, Jules n’avait pas réussi à sauter le fossé qui bordait la prairie de la ferme.  Et dans l’assaut rapide que menaient les Français, quelques privilégiés seulement avaient franchi l’obstacle et débouché sur la route qui conduisait à la ferme.  Dans sa manœuvre, il heurta un piquet de la poitrine et fut désarçonné.  Son pied gauche cependant n’avait pas quitté l’étrier et après quelques mètres, le cheval s’arrêta.  Remonter en selle fut à cet instant une action si douloureuse que notre français n’arrêtait pas de louer la gentillesse, la docilité de sa monture lorsqu’il nous narrait les épisodes de cet événement.  Il se dit que peut-être il y aurait une possibilité d’effectuer une attaque à revers vers l’un ou l’autre ennemi et résolut de retourner d’où il était venu.  Il parvint enfin à remonter à cheval.  En dehors des hommes et des chevaux tués à deux pas, il ne vit personne.

 
 
Ferme du Baty (2003)


 
A la ferme du Baty, il n’y avait plus âme qui vive.  Tout était calme, tranquille.  Soudain, il fut interpellé par Hector Closset, le fils cadet de la ferme qui le pressa de se diriger rapidement vers les bâtiments de la ferme où il pourrait trouver refuge.  On libéra le cheval avec tristesse et notre français reçut aussitôt des habits civils.

Vous êtes mon vacher, lui dit Hector et c’est le taureau qui vous a blessé, écrasé la poitrine.  Nous allons vous soigner, ajouta-t-il.  Soyez confiant, tout ira bien.  Notre soldat se confondit en remerciements et déclina son identité.  Je m’appelle Jules Hazera lui dit-il et j’habitais Bordeaux.  Pour moi, la guerre est terminée car ma poitrine me fait cruellement souffrir.  Mes jours sont comptés, ajouta-t-il.  Hector lui donna du pain beurré, du café et l’invita à passer la nuit à la ferme.  

Le lendemain, il conduisit notre blessé à l’hospice où des soins pourraient lui être prodigués.  Il fallait faire vite car quelques uhlans patrouillaient à la recherche des soldats ou des chevaux égarés qu’ils avaient ordre de récupérer.

 
[46] Hector Closset : né le 11 octobre 1894, il était le fils de Joseph Closset et de Ferdinande Henrard. Il était marié à Julie Labourse de Perwez.


A son arrivée à l’hospice Jules reconnut Pierre.  Ils s’embrassèrent et s’interrogèrent.  D’où viens-tu ?  Qui t’a recueilli ?  Qui t’a amené ici ?  C’est le fermier de la ferme où nous fûmes surpris dans la dernière échauffourée qui m’a soigné, nourri et amené ici répondit Jules.  Voilà donc nos français réunis dans ce bâtiment, dirigé par des religieuses et qui servait de local  à la Croix-Rouge.  Comme des soins urgents étaient nécessaires, la sœur supérieure fit appeler un médecin.  Le docteur Larivière de Grand-Leez vint les voir, les examina longuement et prescrivit, outre des remèdes et des médicaments nécessaires à l’état de chacun, des soins spécifiques que la religieuse, infirmière diplômée, s’engagea résolument à prodiguer.  Un repos complet était nécessaire à nos blessés et ils restèrent quatre semaines à l’hospice, bien soignés et bien nourris.  Car la population était très sensible au sort de ces braves soldats.  Les femmes de la localité apportaient, en effet, des galettes, des biscuits, des fruits qu’elles remettaient  à leur intention à la sœur supérieure.  Certaines mamans avaient un fils à la guerre et pleuraient en offrant leur cadeau.  Elles disparaissaient en toute hâte, envahies par une immense tristesse.

Hospice Saint Joseph  


 
17.     Un soldat allemand vient chercher les prisonniers.

 
Un jour de fin septembre 1914, un soldat allemand descendit du train en gare de Grand-Leez et s’enquit auprès du fonctionnaire des chemins de fer du chemin à prendre pour atteindre le village et plus précisément « la Croix-Rouge Hospice ».  
  
Il entra chez Odile CAPPE, tenancière du café de la gare et commanda un « schnaps », un verre d’alcool.  A peine attablé, il déclara…
  
Belle journée pour moi, madame.  Moi conduire deux prisonniers en Allemagne.
 
Ah, dit Odile.  Et où sont-ils ?  Il n’y en a pas ici.  Consultant un billet qu’il sortit de sa poche, il répondit…
  
Croix-Rouge Hospice. Grand-Leez.  
  
La bonne Odile pria une de ses filles de rester au café et sauta sans attendre sur sa bicyclette.  Les trois kilomètres qui la séparaient du but à atteindre lui parurent si longs et ses efforts si lourds qu’elle s’interrogeait sur son état de santé.  
  
Son cœur battait si vite.
  
Enfin, elle atteignit l’hospice et prévint la sœur supérieure de la visite qu’allait lui rendre le soldat allemand chargé de conduire les deux prisonniers en Allemagne.  La sœur supérieure fixa immédiatement des draps de lit à l’extérieur de la fenêtre et y attacha quelques solides cordes de façon à accréditer l’idée que les soldats s’étaient enfuis.  Lorsqu’on introduisit l’allemand dans la chambre, il s’exclama, goguenard…
  
Madame, oiseaux envolés !
  
Il salua militairement la religieuse et reprit le chemin de la gare.
 
Nos prisonniers avaient trouvé un refuge provisoire chez le forgeron SIMONET dont l’atelier était situé à une dizaine de mètres de l’hospice.

 
 
 
18.     Le patriotisme du docteur LARIVIERE.

 
 
Pendant la nuit, le jour même, le docteur LARIVIERE les amena chez moi au lieu-dit « Laid Mâle ».  C’est un endroit isolé où se disait-il, les français pourraient séjourner en toute quiétude jusqu’à leur totale guérison.  Mon oncle Ernest qui exerçait son autorité sur toute la famille, refusa de les héberger et leur indiqua une annexe de la grange où ils pourraient passer la nuit.  Le lendemain, dans un taillis épais, constitué de rejets de souche, le long du chemin conduisant à la rivière, ils construisirent une hutte.  Elle avait, ma foi, belle allure et nul ne pouvait l’apercevoir de la route.  
  
J’intercédai auprès de mon oncle et obtint de pouvoir leur fournir de la paille, des tasses, des assiettes, des couverts qu’ils me priaient avec tant de gentillesse de leur procurer.  Ma mère me fournit également, du pain, des œufs, du lard que je leur portais dans un seau avec de façon ostensible, une canne à pêche de ma fabrication que je maintenais de la main gauche.  Oncle Ernest appréciait manifestement mon empressement à les soigner,  à les alimenter.  Cela lui convenait.  Les héberger ?  Non, c’était prendre un risque inconsidéré.  Mais les aider ?  Oui, il le fallait.
  
Aussi invraisemblable qu’il y paraisse, nos soldats ont vécu quatre semaines dans cet endroit, quatre semaines interminables ne trouvant aucune réponse aux questions qu’ils se posaient.  Allaient-ils guérir ?  Allaient-ils survivre ?  Et qui préviendrait le docteur s’il en était besoin ?  Les jours et les nuits se succédaient,  engendrant l’ennui, la contrariété, l’abattement, la lassitude que provoquent l’inconfort, l’inaction et la douleur.  





Le docteur LARIVIERE ne les abandonna pas.  Il insistait auprès de mon oncle pour que les soldats disposent d’un toit, un abri sec et sûr et d’une bonne alimentation.  La température des jours et des nuits, à cette époque de l’année est certes favorable mais l’automne amène souvent du froid et de la pluie.  C’est un orage d’octobre qui fut favorable à nos français.  Ils furent trempés jusqu’aux os et résolurent de gagner notre maison la nuit et de solliciter du secours. On échangea les vêtements mouillés contre des habits secs.  Un toit d’abord, avait dit le docteur LARIVIERE puis une bonne alimentation et une hygiène irréprochable.  Oui, vraiment cet éminent docteur savait convaincre, emporter l’adhésion des hésitants et prescrire les vrais remèdes.  Pas uniquement ceux que réclame l’état de santé physique mais aussi ceux de l’âme.  Vous trouverez plus loin quelques lignes sur ce docteur remarquable.  

19. Le déclin de Jules.
Sa mort le 11 décembre 1916.

Je vous ai raconté comment un terrible orage survenu fin octobre 1914 avait soudain inondé le refuge où dormaient nos français, malgré les coups de tonnerre violents et la lueur éclatante des éclairs. C’est abondamment mouillés, imbibés jusqu’aux os qu’ils vinrent frapper à notre porte. Notre oncle les invita à passer la nuit dans le foin au-dessus des vaches.

Le docteur LARIVIERE venait souvent leur rendre visite car Jules éprouvait de fortes douleurs aux côtes, à l’endroit où il avait heurté un piquet à la bataille du Long-Pont. Son état semblait s’empirer. Il éprouvait constamment un malaise général et le docteur confiait en aparté à ma mère un scepticisme alarmant. Il fut fait droit à la requête du docteur et Jules fut placé dans une chambre où des soins appropriés purent lui être prodigués. Il me parlait de sa région natale qu’il situait à plus de 550 km de Paris, en décrivant les beautés de la Gironde, de la région viticole du bassin de l’Aquitaine, comme il disait, qui englobait autour de Bordeaux, le Médoc, les Graves, le Saint-Emilionnais, la plus belle région de France. Jules était un garçon attachant, très sympathique et d’une sincérité touchante. Il confiait volontiers ses erreurs, sans fausse modestie. Lorsque j’ai suivi mon instruction à l’école de cavalerie, disait-il, le sous-officier instructeur me rappelait régulièrement à l’ordre en me faisant remarquer, devant les miliciens qui subissaient avec moi un entraînement rigide et exagéré, que je devais mettre la pointe du pied seulement à l’étrier.

La pointe seulement. Car de nombreux cavaliers, même expérimentés, s’y sont autorisés et ont payé durement leur entêtement lors d’une chute. Lorsque le pied ne quitte pas l’étrier, en effet, le cavalier est traîné la tête en bas sur une bonne distance avant que le cheval ne s’arrête. Et la cage thoracique, les côtes, les épaules voire la tête prennent de sacrés coups en heurtant le sol. C’est ce qui m’est arrivé au Long-Pont. Lorsque mon cheval a sauté la clôture de la prairie, il m’a désarçonné. Mon pied n’a pas quitté l’étrier et le poids de mon corps a sans doute obligé le cheval à tourner bride et à s’arrêter. Ce brave compagnon de combat ! Je ne dirai jamais assez la patience et la gentillesse qu’il m’a témoignées lorsque je me remis en selle après d’insoutenables efforts.





Jules maigrissait et avait perdu tout espoir de guérir malgré les soins que lui apportait le docteur LARIVIERE.  Ma mère, dans les lettres qu’elle m’adressait parlait du cousin Jules, de Leuze-Longchamps.  Elle me disait qu’il dépérissait et qu’on craignait le pire.  
 
 
J’étais à ce moment-là déporté en Allemagne avec de nombreux grand-Leeziens travaillant dans le froid et la neige.  La triste nouvelle me parvint dans un message banal que contenait l’information suivante : « le cousin Jules est mort le 11 décembre 1916 ».  
 
 
J’ai longtemps souffert de ce départ car Jules était mon frère, un frère aîné qui aimait me parler sans cesse de la France et des coins particuliers de la région qu’il chérissait.

 

20.     Jules est enterré dans notre jardin.
Pierre m’apprend à fabriquer des mannes.

 
 
Le docteur LARIVIERE constata le décès en cette première quinzaine glaciale de décembre 1916 et demanda à monsieur SIMONET de construire une caisse dans laquelle serait placé le défunt.  
  
C’est Pierre qui alla chercher les planches, seul malgré la bise violente qui méchamment lui fouettait les joues et lui glaçait le sang.  
 
Sa blessure à la cheville lui faisait endurer par temps froid de violentes souffrances.  Mais il avait voulu rendre ce dernier témoignage d’amitié à Jules !
  
La nuit même, notre défunt fut enterré dans la partie sablonneuse du jardin où mon oncle lui avait préparé une couche où il pourrait  reposer.  Le cercueil y fut déposé, recouvert d’une toile épaisse destinée à le protéger d’une éventuelle infiltration d’eau de pluie.  Dans cette partie du jardin où la couche de sable atteignait plus d’un mètre d’épaisseur, le fait eut été extraordinaire.  Jamais les légumes qu’on y enfouissait l’hiver dans des récipients réservés à cet usage, n’avaient subi de dégâts.  On pouvait donc penser que le cercueil resterait sec.  On le recouvrit d’une bonne couche de sable et nonobstant le fait que le gel et la neige allaient faire disparaître toutes traces,  oncle Ernest exigea que des pierres et des briques soient disposées le long de l’allée, à deux pas, de façon à laisser croire que des travaux d’aménagement du coin étaient prévus.  Le risque était tout de même minime puisque nous étions en décembre et que généralement à cette époque la neige recouvre d’un long manteau blanc le jardin et tous les alentours.  Mais la prudence des terriens est proverbiale.  Leur entêtement est bien souvent d’ailleurs une qualité.  
  
Tous les détails de cet événement douloureux me furent inlassablement ressassés par ma mère, car fin 1916, j’étais déporté en Allemagne.
 
En mai 1917, Pierre ne cessait de faire des projets d’avenir.  
  
Fils unique, il exigerait que l’exploitation paternelle soit partagée en deux afin qu’une moitié me soit attribuée en pleine propriété.  Mes parents seront d’accord, disait-il, ma fiancée aussi.  Il revint mille fois sur le propos avec force détails arguant que notre sollicitude à son égard valait bien cela.  Nous l’amenions à parler plutôt de ses parents, de sa fiancée.  Mais ses angoisses étaient cruelles et certains soirs, dans le boqueteau tout proche, il pleurait.  Je n’étais jamais tout à fait rassuré à cet endroit car si les rares passants n’avaient jamais tenté d’y pénétrer en raison de la présence touffue d’orties hautes de deux mètres, le hasard pouvait nous infliger une cinglante déconvenue.
  
Pierre cherchait des activités de diversion susceptibles de le faire échapper à l’inappétence, à l’ennui, à la mélancolie, à la tristesse.  Il suggéra que dans un mois ou deux je coupe des osiers et en fasse une provision.  Il voulait m’apprendre à confectionner des mannes.  Les branches de ce saule à rameaux longs et flexibles servaient à confectionner des paniers, à tresser des corbeilles, à faire des liens.  C’est vrai qu’on ligaturait les jeunes arbres à leur tuteur par ce moyen.  
 
Pendant tout l’hiver, Pierre m’apprit à confectionner tous ces articles.  
 
A la lumière du quinquet, rappelez-vous, car il n’y avait pas d’électricité.  Il préférait les mannes.  On eut finalement une importante provision en réserve.  Les anses étaient la partie la plus difficile à réaliser car il fallait tresser l’osier, le tordre, pour l’obliger à entourer les segments qui servaient d’ossature et assuraient leur solidité.  Avec patience et détermination, on y arrivait enfin.  A ce stade de la fabrication, même le professeur connaissait des déboires, amèrement ressentis, malgré son adresse, sa persévérance, sa ténacité remarquables.  Il faut savoir que l’osier se laisse plus ou moins bien tresser en raison de son âge et de son degré d’humidité.  Il est impératif de pouvoir choisir les branches qui conviennent.  
  
Pierre savait choisir celles qui convenaient le mieux et la réussite était très souvent de son côté.  Il était sensible à nos compliments, à nos félicitations mais en cas d’échec, notre silence l’humiliait.  Alors, sans animosité, il m’envoyait l’objet inachevé en me priant d’en terminer la fabrication. Il disait…
  
Tu le fais aussi bien que moi.  Et bien, vas-y !
  
Je confesse volontiers que toute ma vie j’ai fabriqué des mannes.  Pour les besoins du ménage, pour les travaux agricoles et pour transporter la nourriture aux vaches.  
  
J’avais aussi beaucoup de plaisir à réaliser de petits paniers avec lesquels les enfants recueillaient les œufs qu’avaient déposés les cloches rentrées de Rome pour animer les premières sonneries du clocher de l’église paroissiale.  C’est vrai qu’elles s’étaient tues pendant trois jours et maintenant qu’elles sonnaient à toute volée, on recueillait avec joie les cadeaux qu’elles avaient déposés au jardin.  Sur les pivoines, sur les corolles entr’ouvertes  des lis, des amaryllis, sur des buis, que sais-je encore ?  
  
Et en décembre aussi, les enfants conservaient précieusement les généreux cadeaux de Saint-Nicolas dans de jolis paniers que j’avais fabriqués à cette fin.

 

21.     Le soldat allemand « baragouine » un dialecte liégeois approximatif.

 
 
En cette journée ensoleillée d’octobre 1915, surgirent soudain deux cavaliers allemands qui s’arrêtèrent dans la cour de notre maison.  Avec un accent indéfinissable, l’un d’eux demanda des œufs à ma mère.
  
Combien en voulez-vous ?   … lui dit-elle.
  
Il répondit en ouvrant deux fois la main.  Elle comprit qu’il en voulait dix, alla les quérir sans attendre et les apporta dans un panier réservé à cet usage.
 
Elle dit … Où les mettrez-vous ?   
  
Alors, en wallon liégeois, coloré de substantifs allemands ou français, que nous comprenions d’autant moins qu’il était exprimé avec un accent guttural, il engagea une conversation empreinte  de courtoisie et de gentillesse.  Pour l’essentiel, il disait que la guerre était « gros malheur » qu’elle était dommageable pour tous, qu’il avait abandonné sa famille et sa fiancée, etc…  Il tendit alors sa coiffure, d’une texture rigide il est vrai et invita ma mère à y déposer les œufs.
  
Combien ?  …dit-il, en lui tendant un billet .
 
 Rien !  …dit ma mère   …cadeau !
 
 Merci beaucoup !  …dit le cavalier, et il disparut avec son comparse en direction de Gembloux.
  
Pensive et brandissant la main comme pour faire taire le plus petit reproche, ma mère déclara avec solennité qu’elle savait ce qu’endurait une maman dont le fils était soldat ou déporté par l’ennemi.  Sans doute voulait-elle mettre à l’abri de graves dangers, les soldats français cachés à deux pas de notre habitation ?  
 
 Et protéger toute sa famille !
 
 
 

22.     Visite étrange d’un colporteur.


 
 
Au printemps de 1916, des colporteurs étaient venus à notre porte dans l’espoir de nous vendre des lacets en cuir, du cirage, de la graisse, tout ce que la fermière convoite généralement pour les besoins de sa famille et de la ferme.  Ils étaient polis et acceptaient généralement une bonne tartine beurrée lorsque nous n’achetions rien.
 
Quelques semaines plus tard cependant, un de ces marchands, doté à coup sûr d’une extraordinaire technique de vente se heurta à ma mère qui lui opposait un refus malgré la pertinence de ses arguments.  
  
Bon, ma bonne dame, vous n’avez besoin de rien ?  Offrez-moi au moins un café et invitez-moi à votre table.  J’y mangerai, si vous le voulez bien, les quelques tartines qui sont dans ma besace.  
 
Ma mère acquiesça car l’homme était poli et sa tenue irréprochable.  
 
 Mais la diction du passager était bizarre.  Elle tenait à la fois de la façon dont les français s’expriment mais avait l’intonation du patois liégeois si différent du nôtre.  D’où venez-vous s’enquit ma mère en lui servant un café ?  
  
J’habite non loin de la frontière, ma bonne dame, à deux pas de la France et j’exerce mon métier en Belgique depuis de nombreuses années.
  
Pierre était au pied du lit de Jules et la chambre n’étant guère éloignée, nos français avaient suivi toute la conversation.  Tout bas, ils se répétaient : « C’est un des nôtres, de notre régiment.  C’est Louis ».  Par la porte entrebâillée, ils firent signe à ma mère et lui confièrent rapidement à voix basse leur absolue conviction.  Vous prendrez bien encore une tasse Louis, dit ma mère.  
  
Comment me connaissez-vous ? Qui vous a dit mon nom ?
 
 Il était pâle et courroucé.  
 
 A ce moment, Pierre apparut.  Ils s’embrassèrent longuement en pleurant.  Comment vas-tu ?  D’où viens-tu ?  Les questions fusaient de toute part.  Viens plutôt voir la chambre, dit Pierre.  Il s’y engouffra, emportant sa valise de colportage.  Et il vit Jules, les joues rouges, le visage émacié.  Ils s’embrassèrent aussi longuement.  Puis la palabre s’engagea entrecoupée de soupirs et de plaintes.  Les trois français venaient de vivre un moment exceptionnel qui réconforte et fait chaud au cœur.  Avant de se séparer, le colporteur promit solennellement  de garder le secret et de ne jamais le trahir quoi qu’il arrive.  Les embrassades n’en finissaient pas et pourtant le moment de se séparer était venu.  Le désarroi, la crainte venaient de prendre la place du sentiment de joie intense qui étreignait douloureusement le cœur.  Louis tiendrait-il sa promesse ? Toute la famille était plongée dans une peur intense, que renforçait même la nuit, le pressentiment d’une catastrophe imminente.  Au fil des jours, la peur s’estompait lentement.  Les nuits étaient moins fraîches et le soleil réapparaissait, plus généreux que jamais.  Tout cela faisait renaître l’espérance.
 
 
 

23.     Envoi de lettres postées en Hollande, aux parents de nos français.

 
 
En 1915, Paul BAQUET et Octave SIMONET qui avaient été mobilisés s’étaient évadés après la bataille et étaient activement recherchés par les Allemands.  
  
Ils prirent la décision de gagner la Hollande et de rejoindre l’armée belge.  Maurice SIMONET serait également du voyage pour les aider, voire les protéger.
  
Pour nous obliger, il avait fait coudre à l’intérieur de sa veste les adresses des parents de nos français.  Il leur fit parvenir une lettre de Hollande, décrivant l’état de santé de leurs fils précisant qu’ils étaient bien nourris et pratiquement rétablis.  Ils attendaient avec impatience la fin de la guerre et leur retour en France.  
  
Nous apprîmes fin 1918 que ces missives leur étaient bien parvenues et qu’elles avaient soulagé leur infinie douleur.
  
Octave et Paul allaient être repris par l’armée belge et continuer le combat.
 
 Jules, malheureusement, allait mourir en décembre 1916 et ne revit jamais les siens.  
  
Pierre mourut à Paris fin 1918 de la grippe espagnole, après avoir revu ses parents, sa fiancée et de nombreux membres de sa famille.

 

24.     Déportation en Allemagne,
du 22 novembre 1916 au 22 mai 1917.

 
 
Voici les différents itinéraires empruntés d’après mes notes et sauf erreur ou omission.
  
·           22/11/1916      Gembloux, Namur·           
23/11/1916      Namur, Aix-la Chapelle, Aest, Erbstal, Balt Kirchen, Gadblad, Neuvre, Dusseldorf, Abetman, Doriap, Elkerk, Nierke Barmen Hubra, Schwerte Neheim Husten, Arnsberg Meschede, Warburg, Cassel
·           24/11/1916      Cassel, Wilhenmshöhe à  le camp
·           29/01/1917      Münster, Hamborn
·           Février 1917   Niederzweren, Wilhemshöhe, Altenbeke Münster
·           21/03/1917      Cassel, Niederzweren, Wilhemshöhe, Altenbeke am West, Munster
·           29/03/1917      Mechlenbeck, Bovensell, Buldern, Dulmen, Halter Sinsen, Beckhon, Wbowanne, Gelsenkirchen, Hamborn
·           22/05/1917      retour en Belgique.

 Le 22 novembre 1916, nous sommes partis vers 5 heures du matin pour nous rendre, mon oncle Ernest et moi, dans la cour de l’Institut agronomique de Gembloux où le réquisitoire de l’occupant précisait que nous y serions attendus.  Nous étions plus de deux cents hommes.  J’avais à peine 17 ans mais la présence de mon oncle me rassurait.





Nous fûmes conduits à la gare de Gembloux et aux environs de 16 heures, notre train démarra en direction de Namur.  Nous sommes restés à la gare jusqu’au lendemain 23 novembre. A 5 heures du matin, nous avons reçu de la soupe.  De la très mauvaise soupe de l’avis de chacun, ce qui laissait bien augurer de la suite.  Enfin, à 8 heures 20, le voyage commença.  Nous sommes passés à Aix-la-Chapelle, Dusseldorf, Neheim pour ne citer que les endroits les plus connus pour arriver à Meschede vers 16 heures.  Il y avait là un camp de prisonniers français.  Vers 17 heures, nous sommes passés à Warburg pour arriver à Cassel vers 21 heures.  Le train a été l’hôtel particulier où nous avons passé la nuit et le lendemain, 24 novembre 1916, nous sommes arrivés à Wilhemshöhe.  A 8 heures 10, en rangs par quatre, nous avons été dirigés vers le camp.  

Wilhemshöhe et sa statue d'Hérakles


Enfin, c’est la communication qui circulait de bouche à bouche car nos surveillants à la mine sévère et patibulaire n’étaient ni gentils ni bavards.
  
Le train, avons-nous appris, avait 47 voitures et avait amené 2.500 hommes.  A 10 heures, nous avons reçu notre affectation.  Quarante-cinq hommes par baraquement devraient se plier au responsable  qui serait affecté dès le lendemain.  Nos couchettes étaient des plus rudimentaires comme le sont généralement les literies des camps.  Nous couchions sur un matelas empli de paille et disposions chacun de 2 couvertures.  Pas de chauffage, pas de poêle alors que nous étions en hiver.  Il y avait un robinet à eau potable, fortement emmitouflé en raison des rigueurs du climat.  Et une toilette commune recouvrant une cuve d’acier que chacun à son tour aurait la charge de vider et de nettoyer à l’endroit du camp réservé à cet usage.  Il y avait, c’est vrai, quelques fosses d’aisance supplémentaires, quelques guérites toutes semblables, apparemment aménagées avec confort mais dès la première heure nous avions réalisé qu'il fallait faire la file pour y avoir accès.  Je vous laisse deviner les récriminations de ceux qui attendaient dans le froid, la pluie, la neige.
  
Chaque jour, nous étions conduits vers différents chantiers où une abondante main d’œuvre s’avérait nécessaire : des ateliers de construction mécanique, des gares, des entrepôts, voire des écoles ou des cliniques.  Ce qui a généré l’activité première de mon groupe, c’était la création d’un tronçon de chemin de fer, en sa partie marécageuse.  Nous étions proches d’une gare importante car un va-et-vient permanent occupait les locomotives qui tiraient 8 à 10 wagons fermés.  C’est un polonais qui nous commandait sous le regard sévère d’un militaire armé, éructant des ordres que nous ne comprenions pas et s’affairant çà et là de façon à surveiller efficacement tout le monde.  Le polonais nous expliqua, force gestes à l’appui, qu’il était nécessaire de battre des pieux et patiemment s’évertua à répartir les tâches.  Chacun savait  ce qu’il avait à faire et me semble-t-il personne n’aurait osé s’y soustraire.  
  
Un énorme ensemble métallique, haut de plusieurs mètres, abritait à sa tête une moufle permettant de soulever de lourdes charges.  Un cylindre d’acier laissait coulisser un pilon que 6 à 7 hommes laissaient tomber au signal du contremaître.  Il fallait le relever sans cesse et petit à petit le cylindre s’enfonçait dans le sol.  On le remplissait de fers à béton et du mortier qu’amenaient dans un wagonnet les membres d’une autre équipe.  Le pilon se chargeait alors de faire remonter le tube, le béton étant solidement tassé.  Un des wagonnets transportant les agrégats dérailla et m’atteignit à la jambe.  Je fus transporté à l’hôpital de Cassel où un chirurgien allemand m’opéra.  Il vint me voir et me dit : « Tout est bien ».  Le plâtre me tenait immobilisé et le jour du bombardement de Cassel, je restai seul au lit pendant que la peur étreignait les autres malades dans les sous-sols aménagés en abris.  Je rejoignis mon groupe après 15 jours.  Ma jambe retrouvait lentement ses forces et je repris le travail, heureux d’avoir échappé à ce qui aurait pu me laisser une importante invalidité.
  
Certains jours où le gel et la neige rendaient les travaux du sol impossibles, nous avons déchargé des trains entiers de charbon et conduit le précieux combustible dans des hôpitaux, des écoles, des bâtiments réquisitionnés par l’armée.  De lourdes caisses fermées, probablement remplies de munitions, selon les dires de nos aînés, furent entreposées dans des bâtiments occupés par des soldats.  Nous disposions, dans ce cas, d’instruments adéquats de levage et de transport mais les journées étaient rudes, difficiles à supporter.  Les plus âgés d’entre nous, rompus cependant aux travaux les plus lourds, s’empressaient de s’étendre sur leur couchette dès la fin du jour.
  
Le premier janvier 1917, à minuit, toutes les cloches des églises se mirent à sonner longuement.  Apportés par une bise légère, certains échos lointains venaient mourir sous notre ciel immaculé et peuplé d’étoiles.  A la pensée d’un danger immédiat, d’une menace imminente, un sentiment de forte inquiétude envahit chacun de nous.  Cet état de crainte, de frayeur fut dissipé lorsqu’un allemand, une sorte de concierge affecté sans doute à l’entretien et la surveillance des lieux, vint nous dire en passant que ce n’était ni le tocsin, ni un appel de détresse.  C’était tout simplement l’usage dans toutes ces localités de fêter la naissance de l’an nouveau.  Et chacun de penser à notre messe de minuit envoûtante et solennelle avec les psalmodies graves de notre curé et les chants victorieux de la chorale.  Nous pensions à la stupidité de la guerre, à ses crimes et nos pensées allaient à nos parents, nos soldats et à tous ceux qui souffrent.  Les planches qui nous servaient de matelas gémissaient les unes après les autres car mes coéquipiers se retournaient sans cesse pour retrouver le sommeil.  Chez moi aussi, il ne me saisit que très tard.
 
Soldats français dans les rues de Munster en 1914


A partir du 15 janvier 1917, le gel fut particulièrement intense et pendant plusieurs jours, le travail fut consacré au nettoyage des locaux.  Pas les nôtres bien sûr, car ce travail était effectué chaque jour, soigneusement.  Les conditions climatiques et sans doute aussi la nourriture avariée certains jours rendirent de nombreux compagnons malades.  Chaque matin, des hommes furent conduits à la clinique, atteints de diarrhées.  La plupart avaient également la peau recouverte de papules, petites éminences qui disparaissent sans laisser de traces dans certaines maladies.  L’épidémie se répandit dans tout le camp et le 24, plus de 50 hommes furent également soignés en-dehors du camp.  Je ne résiste pas à l’envie de vous faire connaître certains menus qui étaient les nôtres et que j’ai soigneusement consignés dans mon petit carnet.
 
Par exemple : 6 h 30 thé, 11 h 30 soupe, 17 h soupe au riz et 250 gr de pain.  Et d’autres : soupe au poisson, céréaline, soupe de betteraves, rutabagas, fèves, orge.  Une mention spéciale au menu du dimanche : choucroute, ration de pain plus importante, une tranche de viande, de la soupe au riz, du boudin, des carottes, du blanc cabus, des marrons moulus, du fromage, des pommes de terre.  Pas tout cela en même temps, évidemment.  Nos rations étaient toujours insuffisantes et de qualité médiocre.  La règle était toujours la même : trois repas par jour, toujours insuffisants et de qualité médiocre.  
 
Les travaux importants pour la réalisation desquels nous avions été réquisitionnés ne pouvaient se réaliser étant donné le gel et la quantité impressionnante de neige stagnant sur le sol en une couche épaisse et dure.
 
Le jeudi 29 janvier 1917 nous avons quitté Munster pour Hamborn.  D’autres groupes reçurent une affectation différente.  Nous ne sommes jamais restés inactifs.  Chacun de nous a déchargé des centaines  de wagons remplis de charbon ou de marchandises diverses.  Le transfert à l’endroit où il nous était ordonné de les remettre s’effectuait sans hâte, il est vrai, mais en bon ordre car il y avait toujours un garde armé, à la figure antipathique, pour s’assurer de la bonne exécution de notre mission.  Lui aussi, il avait froid et nous étions loin de le plaindre.  De petites usines, des ateliers qui produisaient ce dont l’armée avait besoin étaient approvisionnés par nos soins.  Pour certaines d’entre elles, nous amenions pour finition des produits semi-finis dont la manutention et le transport étaient très pénibles.  Nos aînés veillaient à la stricte application des consignes même si l’intensité de la cadence était volontairement ralentie.  Car il fallait manger et il nous revenait que certaines sections composées principalement de français avaient vu leur ration diminuée fortement en guise de punition.
 
En février 1917, après trois quarts d’heure de marche, nous sommes installés dans un train chauffé à Niederzweren.  Aucune information.  Le train s’ébranle enfin et traverse les localités de Wilhemshöhe, Altenbeke pour arriver au camp de Munster à 7 heures du soir.  L’organisation de ce camp nous paraît davantage militaire.  Dans un baraquement, nous sommes nonante.  Nous recevons un bassin en toile, quatre essuies, une serviette et des couverts.  
 
A 11 heures, rassemblement général pour désinfection.  Pouvez-vous imaginer ce que ressent un être humain lorsqu’on l’asperge sans ménagement d’un produit probablement efficace pour tuer la vermine mais répandant une odeur fétide et malodorante ?
 
A midi, rutabagas, poisson et un bout de pain.  Tiens, ici non plus, ça n’a pas changé !  A 16 heures, visite médicale rapide, sans ménagement de la part du docteur.  Quelques minutes supplémentaires pour ceux qui se plaignent.  L’adjoint au médecin, manifestement fier du rôle qu’il est chargé d’assumer, un infirmier peut-être, distribue quelques antidotes, quelques remèdes contre le mal physique, moral ou psychologique.  Les mêmes cachets pour tout le monde !  On verra bien demain !  
 
A 18 heures, soupe aux grains, fromage et pain.  Toujours les mêmes rations insuffisantes.
 
Le mercredi 21 mars 1917, il neigeait abondamment.  Dès 8h et demie, on nous servit du thé avec un bout de pain qui s’était rabougri sous l’effet de l’âge et du froid.  A midi, la soupe à la choucroute.  La plupart de mes compagnons n’ont pas mangé la ration entière, ses qualités étant discutables.  Et pourtant, ils avaient faim !  A 18 heures, une ration de pain de meilleure qualité nous fut donnée avec un bout de saucisson.  Notre sac à dos était rempli et nous étions prêts pour un nouveau départ.  Le lendemain, nous avons quitté le camp de Cassel vers 16 heures pour arriver à 16 h ¾ à Niederzweren.  On nous fit prendre place dans un train chauffé, la bonne aubaine, à six par compartiment.
 
Dans le mien, il y avait Ernest Renoir, Nestor Draye, Léon Draye, Omer J.J. Robert, Camille François et moi-même.  Nous sommes passés, merci mon petit carnet, à Wilhemshöhe, Altenbeke am West et finalement à Munster où, nous l’avions compris, un camp nous était « réservé ».  Nous l’avons atteint vers 19 heures.  En rangs, par quatre, nous fûmes dirigés vers un baraquement qui pouvait contenir nonante personnes.  Par souci d’objectivité et aussi par amitié voici les noms de mes compagnons d’infortune : Noël Eugène, Bourgeaux Emile, Colignon Louis, Colard Léon, Maloteau Arthur, Lacroix Léon, Delwiche J., Lorge Désiré, Favart Fernand, Dupont Joseph et Henry Louis.  Soit 17 Grand-Leeziens pour notre « baraque » au confort très rudimentaire dont nous allions devoir nous contenter.
 
Le 29 mars 1917, nouveau bouleversement !  On nous conduit à la gare à une heure et demie de marche.  Nous arrivons à Munster à 10 heures trente.  La température se situe largement en dessous de zéro et de nombreux camarades se plaignent du froid qui leur pique la peau.  Pourtant, chacun a deux paires de chaussettes, de longs caleçons apportés de Belgique et un passe-montagne qui ne laisse qu’une partie de la figure à découvert.  Et dans ses poches, un morceau de galette et des biscuits que les parents ont envoyés pour la deuxième fois déjà.  Nos gants de laine, tricotés dont les épouses, les mamans, les sœurs avaient entrecroisé les mailles en les serrant pour obtenir une sorte de tissu doux et pelucheux fort apprécié par ces temps rigoureux.  Le train démarre à 11 h 10 et pour tromper notre ennui, nous notons les localités traversées : Mechlenbeck, Bovensell, Buldern, Dulmen, Halten Sinsen, Becklhon, Wbo Wanne, Gelsenkirchen, Hamborn.  Nous arrivons à 14 h 30.  Vers 16 h, nous recevons du café et du pain avec un peu de saindoux et c’est à 19 h que nous soupons avec une soupe à l’orge, des rutabagas, des pommes de terre et un petit morceau de viande.  Ce trésor, il a fallu le triturer longtemps, le mâcher avec force avant de l’avaler.  Et pourtant, son goût nous rappelait le bouilli que ma mère se faisait une joie de nous préparer le dimanche.  Chacun avait ses moments de découragement, de dégoût et d’ennui, plus graves et plus profonds à certains moments qu’à d’autres.  Les uns croyaient à la victoire toute proche, les autres s’en remettaient à Dieu pour leur salut et leur libération.

Prisonniers à Munster en 1914


Le vendredi 30 mars 1917, après avoir doté nos pelles neuves d’un manche solide, nous sommes affectés au déchargement des marchandises dans une partie de la gare immense où sont à l’arrêt de nombreux wagons remplis de charbon ou de productions diverses.  Des locomotives vont et viennent et semblent emmener les rames vers de nouveaux endroits de départ.  Lorsque les travaux étaient plus rudes, que la température était moins clémente, nous recevions davantage de pommes de terre, des tartines avec du beurre ou du miel, de la soupe à la farine, du jambon fumé, du saucisson.  C’était un peu meilleur mais les rations étaient toujours insuffisantes.  
 
Tous les jours d’avril vont se succéder sans modifications importantes pour nos tâches avec des températures par moment excellentes pour des travaux à l’extérieur.   Chaque jour, nous recevions les mêmes missions mais le dégel ayant rendu les terrassements à nouveau possibles, certains d’entre nous allèrent grossir les équipes qui creusaient des tranchées ici et là ou des abris pour la population et les militaires.
 
Enfin, la région qui avait été dévolue à nos soins avait sans doute rencontré ses besoins les plus élémentaires fin avril, grâce à l’appui de milliers de bras, une main d’œuvre laborieuse, compétente et gratuite.  Le 22 mai, sans nous en communiquer les raisons, on nous annonça que nous rentrions en Belgique.  Etait-ce crédible ?  Dans le train qui nous rassembla, les avis divergeaient.  Seuls les plus jeunes croyaient au retour.
 
La réalité dépasse la fiction.  Nous sommes rentrés fin mai 1917.  Chacun a regagné son foyer où les joies des retrouvailles furent immenses.  Que dire de nos premières tartines, des œufs sur le plat accompagnés parfois d’une tranche de jambon.  Et la soupe de ma mère, le poulet rôti, les légumes les plus divers ! !
 
Certains camarades avaient cependant la santé mise à mal et ne s’en remettraient que de nombreuses années plus tard.
 
J’allais l’oublier : au camp de Cassel, je faisais partie de la 5ème compagnie, chambre B, baraque 16 n° 6420.

 
 
 
25.     Rassemblements journaliers chez Sixte [47]

 
Les années de guerre furent parfois émaillées d’événements mémorables, du moins pour un jeune homme de mon âge.  A la maison Sixte, par exemple, de nombreux jeunes se réunissaient tous les soirs.  On y jouait aux cartes, on discutait les dernières nouvelles de la guerre parfois avec autant d’intérêt que de la santé, de la situation des personnes du village, des informations qui se répandaient et permettaient de discuter de tout et de rien.  Les adultes y imposaient souvent leurs vues.  J’ai vu, disait l’un d’eux, un français ayant séjourné à l’hospice, occupé à décharger un chariot de betteraves dans la cour de la sucrerie à Gembloux.  
 
Il lui avait parlé longuement, avait appris que son état de santé était impeccable, qu’il avait des économies et que, selon ses sources, la guerre allait bientôt se terminer.  Je sentis mes joues s’empourprer et sous un vain prétexte quittai l’assemblée car j’étais mal à l’aise et incapable de regarder le conteur en face.  Je fis part de ces difficultés à ma mère ; elle m’intima l’ordre de rester, de faire face si cela se reproduisait.  Vous êtes un homme maintenant, me dit-elle, et vous vous conduisez comme un adolescent.  Je résolus de me conduire en adulte comme elle le souhaitait mais l’incident ne se renouvela pas.
 
Tous les jeux de cartes et de société connus avaient des participants acharnés et plusieurs quinquets à pétrole relevaient régulièrement leur mèche au cours de la soirée.  Ceux qui ne participaient pas au jeu observaient l’œil vif, prêts à émettre leurs pernicieuses remarques.  Cependant, l’assemblée s’amusait des tricheries des plus avertis, toujours les mêmes, que l’un ou l’autre dénonçait.  Il n’y eut jamais de vraies disputes, de bagarres car les enjeux étaient infimes et l’autorité joyeuse du maître des lieux, l’ascendant par lequel il se faisait respecter, interdisait à chacun d’envenimer le débat, de susciter une vraie querelle.  
  
Lorsqu’un différend survenait, quelqu’un l’animait aussitôt quitte à changer de camp à la faveur d’un élément propice.  S’opposer à quelqu’un, contrecarrer ses propos, se faisait avec la plus grande bonhomie.  Au fond, c’était un jeu et de nombreux rires ponctuaient régulièrement les propos des intervenants.  Ces soirées me reviennent souvent à la mémoire, car malgré la guerre, les privations, les souffrances, ce furent les années de ma jeunesse.
 
 
 
26.     Contrôle des allemands.

 
 
L’exploitation agricole de mes parents était petite et les allemands venaient de temps en temps y faire des contrôles.  Ils vérifiaient la quantité de farine que nous détenions, le grain, les pigeons même qui étaient de cour.  Au début, nous étions craintifs, il est vrai, mais l’attitude des intervenants nous amena rapidement à la conclusion que le contrôle devait surtout profiter aux auteurs de la visite.  Quelques œufs pour celui-ci, une tranche de jambon pour l’autre, les rendaient de bonne humeur.  Nous allions oublier le fromage.  C’était du « bas beurre ».  
  
Lorsqu’on extrayait le beurre de la baratte, on laissait égoutter, dans une étamine, ce qui ne s’était pas converti en beurre pendant la durée du barattage.  Salé et poivré par ma mère, selon un dosage savant que les années lui avaient fait connaître, notre fromage était délicieux, extrêmement agréable et ma mère tirait orgueil des appréciations flatteuses que nous répétions lorsqu’il était servi à table.  Selon les uns, il était surtout délicieux lorsqu’il était frais.  Selon les autres, il fallait le laisser vieillir, le laisser s’engraisser.  Oncle Ernest, par exemple, en raffolait lorsqu’il était gras et que sa croûte était bien dure, résistante.
  
La visite des allemands ne devait pas nous rendre imprudents.  En effet, qui étaient-ils, d’où venaient-ils ?  Les reverrait-on jamais ?  Malgré leurs sourires, leurs remerciements répétés, pour les produits de bouche qu’ils avaient sollicités et payés à bon prix, nous devions être naturels avait décrété mon oncle.  Répondre aux questions qu’ils posaient, leur vendre des victuailles uniquement s’ils le demandaient et enfin en réclamer le prix juste.  Ne jamais perdre notre sang-froid, rester naturels telle était la consigne définie en famille.  Car si la fermette était isolée, les soldats français y habitaient.  Ils s’étaient habitués à vivre cachés et étaient d’une prudence extrême.  Je leur rends volontiers hommage.  A Jules, décédé malheureusement en décembre 1916, et à Pierre qui a vécu 4 ans avec nous.
  
Quel sort nous auraient réservé les allemands s’ils avaient découvert la présence de soldats français chez nous ?  Je n’ose l’imaginer mais je sais ce que nous serions tous devenus.
 
 

 
27.     Construction d’un abri pour Pierre.
 
 
Après le décès de Jules, fin 1916, on évoquait souvent le danger qu’encourait Pierre en sortant de la maison pour se rendre au jardin ou dans les étables. C’est pourquoi il fut décidé de lui construire un abri susceptible de le mettre à l’abri du danger pendant la journée.  On lui construisit une cave, à un mètre de la façade arrière de la maison, un cube de 2 mètres de côté au-dessus duquel fut rigoureusement déposés 600 fagots de notre fabrication.  Pour assureur leur parfaite stabilité, des piquets de bois enfoncés le long des parois latérales et reliés entre eux par des planches épaisses servaient de support aux poutres latérales.  La solidité apparente nous réconfortait et l’endroit choisi était, en outre, la partie la moins sablonneuse du jardin.
Pour avoir accès à son abri, Pierre enlevait deux fagots près de la face cachée de la maison et les remettait en place après avoir soigneusement effacé toute trace de passage à cet endroit.  A l’intérieur il faisait parfaitement sec.  Pierre y avait amené tout ce qu’il croyait indispensable à l’embellissement de sa nouvelle demeure.  Un sac rempli de paille d’avoine, un oreiller et quelques couvertures constituaient l’essentiel de la literie.  Il y avait aussi une planche reposant à chaque extrémité sur quelques briques et qui servait de table où reposaient pêle-mêle des couverts, des livres et mes cahiers d’écolier.
  
C’était, disait-il, sa résidence d’été.  Il en parlait en utilisant des termes de sa région ou entendus à l’armée.  Des termes plutôt rigolos et plaisants.  La lecture était son passe-temps favori et si par beau temps il recevait assez de lumière par les interstices de la meule, il feuilletait mes livres.  J’en témoigne volontiers car le soir il me racontait avec joie ce qu’il avait lu ou étudié.  Par contre, par temps couvert, ou lors des jours de pluie, la lumière de la « résidence » était insuffisante.  Il fallait donc se reposer ou dormir.  
 
 
Pour assurer à ses membres l’élasticité qu’ils réclamaient Pierre aimait marcher la nuit.  Il se promenait de préférence dans le jardin, voire dans les champs avoisinants qu’il abandonnait dès le moindre bruit suspect.  Son respect des consignes reçues, des conseils prodigués par mon oncle nous avait convaincus qu’il ne nous mettrait jamais en danger.  La famille lui faisait entièrement confiance.  Et pourtant, il m’en souvient, nous vivions dans l’angoisse et la peur.
 
 
 
28.     Abattage du noyer.
 
 
En 1918, les allemands se procuraient des noyers, par acte de réquisition, pour approvisionner les ateliers qui fabriquaient des crosses, ces parties postérieures d’une arme à feu portative servant à la maintenir ou à l’épauler.  On vit un jour arriver un soldat allemand avec deux professionnels de Gembloux, Arthur LEGROS et son frère Jules, qu’aux alentours on avait coutume d’appeler « les Landas ».  
Pour quel motif les désignait-on ainsi ?  Je l’ignore.  Malgré leur face de bretteur, leurs muscles apparents et fort développés, ils étaient sympathiques. S’approchant de mon oncle, l’un d’eux lui dit : « c’est un arbre de toute beauté, le plus beau que j’ai jamais vu, il fait 2 m 80 de circonférence à hauteur d’homme.  C’est dommage de l’abattre. »   Je sais, dit mon oncle, cela me fait mal et subrepticement, il lui glissa dans la main un billet de 20 marks en ajoutant : « surtout n’abîmez pas la meule de fagots ».  Je vous le promets répondit le bûcheron, empochant le pourboire.  Il faut savoir qu’à ce moment précis, Pierre se trouvait dans sa « résidence ».  Il entendit les coups répétés assénés au noyer en se demandant ce qui pouvait se passer.  Puis des cris violents et des jurons retentirent.  
  
C’est vrai que lorsqu’un contretemps fâcheux survenait les « Landas » ne se privaient pas d’élever la voix, d’injurier le Ciel.  Il avait été convenu, en effet, que le travail serait effectué en un jour, avant la tombée de la lumière vespérale quelles que soient les contrariétés.  Malgré cet engagement volontariste, le travail ne fut terminé que très tard en cette journée ensoleillée.  L’allemand qui avait disparu le matin réapparut et se pressa de mesurer les parties de l’arbre qui avaient sa convenance.  Il nota toutes ces mensurations dans un carnet, paya les « Landas » et prévint mon oncle que les arbres et les branches ayant reçu une annotation de sa main seraient enlevés le lendemain.
  
Une journée d’angoisse se terminait enfin.  Pierre ne reçut son souper qu’après 21 heures.  Un des meilleurs qu’il m’ait été donné d’apprécier, disait-il, car je l’ai attendu de longues heures durant.  Par ailleurs, ajouta-t-il, j’avais peur. Les bûcherons bavardaient entre eux.  J’ai vite réalisé ce qu’ils étaient occupés à faire.  La sonorité de leur vocable me rappelait celle des membres de ma famille d’adoption.  Mais n’était-ce pas de la meule de fagots qu’ils devisaient entre eux ?  Et si elle s’écrasait sous le poids du noyer ?  Ce sentiment de frayeur avait découragé Pierre.  Il sortit de son abri démoralisé, abattu.  Ma mère l’invita à se ressaisir, à reprendre son sang-froid et à s’installer à table.  
  
Durant tout le repas, des borborygmes bruyants émanant du tube digestif indisposaient Pierre et l’amenaient à formuler sans cesse des excuses pour ces bruits désagréables.  Chacun le rassura.  La peur, la faim et une angoisse d’une aussi longue durée avaient décontenancé notre prisonnier.  Après le souper, il reprit courage petit à petit et souhaita les pires malheurs à tous ceux qui étaient la cause de ses maux : les soldats ennemis de tout grade et même les abatteurs du noyer qu’il n’avait jamais rencontrés.  
 
 Au lit, le sommeil se fit longtemps attendre malgré la douceur du soir et la tranquillité ambiante.  Pierre pleurait doucement, sans bruit, sans suffocation, percevant sans cesse la violence des coups de hache assénés par les abatteurs.  Le corps moulu, brisé de fatigue, il s’endormit lentement.
 
 
 
29.     Les pérégrinations de Pierre.

 
 
Le 11 novembre 1918, jour de l’armistice, Pierre se rendit au village, le cœur empli de joie.  Il reconnut les Grand-Leeziens qui lui avaient rendu visite à l’hospice et fut invité partout.  Ici à dîner, là à souper et comme c’était l’usage partout on lui offrit de l’alcool et chaque jour je devais aller le reprendre.  
  
Ma mère le réprimandait avec gentillesse mais sa soif de liberté était telle que chaque jour il s’en allait.  
                         
Un matin, Pierre se leva très tard et s’approchant affectueusement de ma mère lui dit : « je crois que j’ai la grippe ».  On appela immédiatement le docteur qui confirma.  C’était la grippe espagnole qui s’était répandue et allait causer 52 décès à Grand-Leez.
 
 
La maladie était infectieuse, épidémique en effet. D’origine virale, elle était caractérisée par de la fièvre, des céphalées insupportables et de douloureuses courbatures. Par conséquent, c’est par une médication rigoureuse, appliquée pendant plusieurs jours qu’il fallait la combattre. Mais la mort avait souvent raison de la médecine de l’époque. La crainte envahissait toutes les personnes du patelin et les enterrements se succédant, chacun pensait à se conformer strictement aux prescriptions relatives à l’alimentation et à l’hygiène.

Par ailleurs, les autorités exerçaient une surveillance rigoureuse et le décès inopiné des enfants avait rendu irascibles les fonctionnaires chargés de répondre aux besoins matériels des citoyens. Et chacun avait peur, surtout les mamans qui avaient des enfants en bas âge.

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