vr3 - GRAND-LEEZ

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30.  Visite chez le bourgmestre.

 
 
A la fin de l’année 1918, ma mère rendit visite au bourgmestre Jean-Baptiste HENRARD dans le but de lui remettre les livrets militaires des français et de le prier d’effectuer les démarches qui s’imposaient en pareille circonstance. L’un est mort, lui dit-elle, il est enterré dans notre jardin ; l’autre est vivant et se trouve chez nous.
 
Dites-lui de venir lui-même, bougonna-t-il.
 
Cela est impossible, dit ma mère, il est au lit, il a la grippe espagnole.
 
Dans ce cas, apportez-moi un certificat médical, je verrai si je peux faire quelque chose.
 
Le ton était cassant et sec. Le salut de ma mère avant de quitter le bureau n’eut pas de réponse. On pourrait s’interroger sur les raisons de cette agression soudaine. Etaient-ce les soucis dus à l’épidémie de grippe ? Ma mère lui révélait son patriotisme, son amour pour la patrie qu’elle avait bien servi aux prix d’inestimables sacrifices. La vérité, c’est que le bourgmestre ignorait tout ce qui s’était passé chez moi, pendant quatre années au sein de la commune qu’il administrait.
 
Pourquoi ne lui avait-on rien dit ?
 
Pourquoi le premier magistrat de la commune n’avait-il pas reçu la moindre confidence au sujet des français cachés chez moi ?
 
Les événements qui se sont succédé ensuite donneront peut-être une explication à ce manque de politesse et d’urbanité. Il faut bien s’imprégner de la mentalité des administrateurs publics de l’époque. Investis d’une mission importante que définissait parfaitement la loi communale, ils usaient et abusaient de leurs prérogatives.
 
Ils ne se croyaient pas un instant au service du public ! Au contraire, ils s’adressaient à leurs « sujets » avec condescendance, leur faisant sentir que la moindre tâche, le moindre service pouvaient leur être refusés s’ils en décidaient ainsi. Ces potentats qui usaient de leur pouvoir de façon despotique ont pratiquement disparu aujourd’hui.
 
C’est ce que leurs successeurs affirment.
 
Pourtant, il en existe encore. Seules les méthodes ont changé mais il ne faut pas être grand clerc pour s’en apercevoir tous les jours.
 
Adressez-vous donc au guichet d’une administration publique !
 
 
 
 
 
31.     Visite au bureau du ravitaillement.

Ce fut ensuite la visite au bureau de ravitaillement.
Le chef du bureau, monsieur GOBERS 48, n’avait pas d’habileté, pas d’adresse à se faire valoir, pas d’entregent. Cependant, il était généralement serviable.
  
Ma mère demanda…
  
Puis-je obtenir des timbres pour le soldat français qui est chez moi ?
  
Voici la réponse de monsieur GOBERS…
  
Qu’il aille se faire ravitailler par l’armée française ; je n’ai rien à voir avec lui.
  
Le propos était fondé, sans doute, mais l’agressivité du moment avait les mêmes causes que celles du bourgmestre. Plus les décès dus à la grippe espagnole !
  
Ce qui générait la colère vis-à-vis de l’interlocutrice, c’était le fait qu’elle avait soigné et gardé chez elle deux français blessés dont un pendant quatre longues années. Et que le bourgmestre et lui n’en avaient rien su. Ils avaient été tenus volontairement à l’écart nonobstant les conséquences graves pour eux et la population de la découverte de cette action patriotique.
  
Le médecin même qui les avait soignés avait gardé bouche cousue.
  
C’était une gifle pour eux, qui croyaient que leur attitude de réserve était appréciée par tout le monde.
 
La population se vengerait aux élections communales toutes proches.

 
 
48  Monsieur Gobers : brasseur à la rue de la Bêchée. On m’a dit qu’il était originaire de Boom ou des environs d’Anvers.

 
 
32.     Pierre est emmené à Paris.

 
 
Un dimanche après-midi, une camionnette militaire française, pas en très bon état, vint chercher Pierre pour le conduire dans un hôpital à Paris. Le conducteur et un infirmier français trouvèrent notre soldat en mauvais état et promirent à tous les témoins du départ d’en prendre le plus grand soin.

Ma mère, ma sœur, mes oncles et moi-même, qui avais dormi avec lui plus de trois années, étions en pleurs et ne savions répondre à la question qui revenait sans cesse : comment retarder ce départ ?
 
Qui avait donné cet ordre formel de le transporter à Paris ?
 
Et pourquoi Paris, il y a quand même des cliniques non loin de la frontière ! Et cet ordre, de qui venait-il ?
 
Des jours et des mois durant nous nous sommes posé ces questions. L’armée était-elle au courant de son état de santé ?
 
Malgré les soins prodigués à l’Hôpital de Paris, Pierre mourut après avoir revu ses parents, sa fiancée et quelques amis. Les marques de gratitude que nous envoyèrent ensuite ses parents furent un réconfort pour chacun de nous. Régulièrement du courrier nous parvenait qui nous priait d’expliquer où et comment il avait vécu, ce qu’il faisait, ce qu’il mangeait, comment son pied s’était rétabli.
 
Qui avait payé le docteur qui l’avait soigné ?
 
Comment avait-il accepté cette longue captivité ?
 
Et sa blessure, comment est-ce réellement arrivé ?
 
Car Pierre avait bien donné des explications à ses proches, mais fiévreux il leur demandait d’attendre qu’il soit en meilleure posture. Et il promettait de les intéresser pendant des jours, de nombreux jours…
 
J’étais chargé de répondre, sans attendre, aux missives que nous envoyaient les parents qu’une vive douleur soumettait à ce devoir pénible. Mes longues lettres, sur lesquelles figuraient invariablement quelques lignes de la main de ma mère, leur apportaient, disaient-ils, consolation et réconfort. Ils voulaient à tout prix nous dédommager mais ma mère opposait à leurs propositions un refus formel. Au fil du temps, nos échanges s’espacèrent pour faire place après quelques années, à des vœux de Nouvel An.
 
Ainsi va la vie sans doute, mais le souvenir de Pierre ne s’effacera jamais de ma mémoire.
 
  
 
33.     Occupation du village par les soldats anglais.

 
 
Le village fut occupé par les anglais vers la fin de l’année 1918.  Je ne sais si c’est à  leur initiative que furent organisées les funérailles solennelles de Jules ou si les protagonistes de l’événement furent les autorités locales. Jules était décédé en décembre 1916 et comme vous le savez enterré provisoirement dans notre jardin.
 
Je vous ai raconté comment m. SIMONET avait construit la caisse, car ce n’était pas vraiment un cercueil, et comment Pierre, une nuit de décembre avait voulu la ramener, seul, du voisinage de l’hospice où se trouvait l’atelier de m. SIMONET, chez nous, à travers champs. C’était, disait-il, son témoignage de l’amitié qui le liait à Jules. Ce qu’on peut dire, c’est que la préparation des funérailles fut faite par les anglais avec rigueur et dans le respect absolu de nos usages.

Le soldat HODGKINSON, lui, a trouvé suffisant son temps de séjour chez nous pour courtiser puis épouser une fille de Grand-Leez.
 
Un fils unique est né, en Angleterre, de cette union : Eric. Il habite 31 Barnhall Avenue, COKCHESTER ESSEX c.o. 28 te ENGLAND.
 
Malheureusement, il a gardé peu de souvenirs du séjour de son père dans notre commune. Pourtant, me dit-il, mon père en a souvent parlé, ma mère aussi, mais à cet âge-là, on oublie vite.
 
Tout petit, j’ai passé plusieurs vacances à Grand-Leez et peut-être ma faculté d’entretenir des conversations en français vient-elle de là ? En tout cas, j’ai gardé le meilleur souvenir des habitants de Grand-Leez.
 

 
 
 
34.     Funérailles solennelles de Jules le 9 février 1919.

 
 
Ce furent vraiment des funérailles majestueuses et solennelles. Quelques soldats anglais vinrent enlever le valeureux soldat du tombeau provisoire où il dormait paisiblement dans notre jardin depuis le 11 décembre 1916.
 
La caisse qu’avait fabriquée m. SIMONET, dans son atelier de la rue de la Marache avait été, rappelez-vous, ramenée la nuit par Pierre et revêtue par les oncles Jules et Ernest d’un couvercle mobile.
 
On l’ouvrit et Jules apparut tel qu’on l’y avait déposé avec des vêtements et des couvertures restés inchangés. De pénibles constatations cependant nous arrachaient le cœur : la barbe, en effet, avait plus de 5 cm et les ongles des mains une grandeur étonnante.
 
L’officier anglais donna sans attendre des ordres aux soldats qui se placèrent entre la caisse et le cercueil tout neuf qu’on venait d’amener.
 
Comme à l’exercice, ils relevèrent la tête en signe d’acquiescement et à son ordre chacun pris la place qui lui avait été précédemment désignée. La prise de corps fut exécutée à la perfection, comme un exercice militaire, cent fois répété. A hauteur de la tête, deux soldats placèrent chacun une main en dessous de la tête et de l’épaule. Deux autres, entouraient de leurs bras la poitrine inerte. Les deux derniers enfin les jambes et les pieds. Le corps fut soulevé avec précaution au moment où l’ordre bref de l’officier retentit et il fut placé dans le cercueil avec la rigueur qui caractérise parfaitement l’exécution des exercices militaires par les soldats anglais.
 
Le cercueil fut refermé rapidement par le menuisier et placé sur un affût de canon qui transporta Jules jusqu’à l’église.
 
Le cortège s’arrêta à l’entrée du chemin qui conduit à l’édifice religieux.
 
Soixante soldats anglais rendaient les honneurs lorsqu’on conduisit lentement et solennellement le cercueil à l’église. Il était porté sur les épaules de militaires anglais, tous de même taille. Sur le trajet de 2 km qui séparait la mortuaire du village, on avait entendu les musiques militaires anglaises et les fanfares de Lonzée et de Grand-Leez qui interprétaient des œuvres classiques fort appréciées en pareille circonstance. Les cuivres étaient perçus à des kilomètres à la ronde.
 
Ils glaçaient les corps des participants engendrant tout à la fois tristesse, nostalgie, et fierté.
 
Monsieur le curé SIMON accueillit le cercueil avec respect et entonna les premières oraisons funèbres. Préludant à des chants funéraires, la chorale nombreuse entama des cantiques dont le refrain était repris à pleine voix par la foule. Les orgues puissantes ne cessaient de résonner puis elles finirent par mourir en sons languissants et tristes. Le célébrant prononça ensuite une homélie vibrante et pathétique.
 
La foule écoutait religieusement et à l’évocation des souffrances qu’avait subies notre soldat français, beaucoup de femmes essuyaient leurs larmes. D’autres, avec émotion, pétrissaient un petit mouchoir dans le creux de la main. A la célébration de l’Eucharistie, les clairons sonnèrent au champ pour rendre au défunt les honneurs militaires. A la fin de l’exercice religieux, le cortège se mit en route pour conduire Jules au cimetière où une place d’honneur lui était réservée.
  
Grâce en soit rendue aux organisateurs !
  
Quelle solennité ! D’abord, l’affût de canon où se trouvait le cercueil revêtu des drapeaux français et belges, remplis de fleurs malgré le froid de février.
  
Ensuite des militaires anglais portant fièrement leur arme et défilant lentement comme à la parade.
 
Les membres de ma famille suivaient religieusement à côté des autorités civiles et des musiques militaires précédaient une foule nombreuse et recueillie. Lorsque le cercueil fut déposé, 60 soldats vinrent l’entourer dans un alignement sans doute plusieurs fois répété avant la cérémonie.
 
Un officier donna un ordre d’une voix ferme et immédiatement 60 fusils se dressèrent vers le ciel et les coups de feu simultanés qui retentirent soudain brisèrent l’anéantissement que venait d’éprouver la foule. Des milliers de participants vinrent s’incliner sur la tombe fleurie. Une marseillaise fut interprétée par les fanfares réunies sous la baguette d’un orgueilleux chef de musique anglais et lentement la foule se dispersa pour rejoindre le centre du village.

Tombe de Jules Hazera d’Ostens Gironde France 32è régiment des Dragons mort pour la France à Grand-Leez le 16 décembre 1916


Nous n’oublierons pas, entendait-on, cet hommage rendu au soldat français par des Anglais, par nos concitoyens, le clergé et les autorités civiles de notre localité.

Les communes voisines, faut-il le rappeler, avaient aussi envoyé de nombreux participants. Et tandis que la foule s’égaillait, une femme seule, toute de noir vêtue, marchait éloignée de la multitude et discrètement essuyait ses larmes.
Ci-après, copie d’une lettre dont l’auteur m’est inconnu et adressée à la sœur du défunt. Elle n’est pas datée.


«       Madame,
Nous nous faisons un devoir de vous décrire avec le plus de justesse possible la manière dont furent célébrées les funérailles de votre cher frère regretté qui eurent lieu dimanche le 9 février.
Sa chère dépouille fut enlevée de chez madame Renoir vers 2 ¼ de l’après-midi ; elle fut portée par six soldats anglais.
Une foule innombrable l’accompagnait dans son parcours vers l’église, durant lequel la société de musique belge rendait gloire au brave soldat par une marche funèbre choisie en son honneur.
Des drapeaux représentant la Belgique, l’Angleterre et la France le devançaient de quelques mètres, indiquant ainsi le respect que doivent ces trois puissances à ce cher défunt.
Les voûtes de l’église retentirent de marches et de chants, qui, se dissipant en échos, portaient le respect pour ce cher mort jusqu’aux seins des âmes.
A la sortie, les soldats anglais, au nombre de 60, rendirent les honneurs devant le cercueil, pour ensuite l’accompagner à sa dernière demeure.
Il fut tiré 36 coups de fusils aux bords de la tombe, pendant que la foule arrosait de ses larmes la terre sainte, qui bientôt allait l’ensevelir.
Un dernier adieu lui fut adressé par une marseillaise exécutée par la société belge, accompagnée des clairons anglais.
C’est alors que, le cœur serré de douleurs, se retira le public en emportant un tendre souvenir d’un être cher, perdu à jamais.
Au nom de la population de Grand-Leez, nous vous prions, chère Madame, d’accepter nos plus sincères condoléances. »


 
 
35.     Les rumeurs.

 
 
J’aurais souhaité qualifier les nouvelles qui se répandaient dans le public après l’enterrement de Jules. Et dès lors expliciter plus amplement le titre comme on me l’a appris à l’école.
 
Jugez-en.
 
Comment cette famille a-t-elle pu les nourrir ?
Comment ont-ils réussi à les cacher ?
Que faisaient-ils le jour ?
Où dormaient-ils ?
Et s’ils étaient malades qui les soignait ?
 
On sait maintenant que le docteur LARIVIERE ne venait pas seulement nous rendre visite pour apporter des soins à ma mère ou d’autres membres de la famille. Plusieurs fois, je me suis mis au lit, sur son ordre, lorsque l’un de nos soldats était malade. A telle enseigne d’ailleurs que quelques familles s’en inquiétaient et interrogeaient ma mère avec la plus grande sincérité. Va-t-il mieux ? Est-il guéri ? Oui, c’est oublié, il a toujours eu la gorge sensible disait ma mère.
 
Chacun souhaitait satisfaire sa curiosité et à force d’épiloguer sur le sujet, on en vint à s’interroger sur les frais qu’avait occasionnés l’enterrement solennel de Jules. Qui va payer, se disait-on ? Quelques habitants de Grand-Leez décidèrent de faire une collecte afin de réunir les fonds pour défrayer les organisateurs. Elle rapporta 820 frs. On paya l’enterrement, le service religieux et certaines dépenses habituelles en pareille circonstance.
 
Mais on ne sut jamais s’il subsista un solde. Personne ne fut tenu au courant. Dieu seul sait pourquoi ? Ma mère en conçut un vif ressentiment que les années ne réussirent à estomper que partiellement. Au moins, on aurait pu m’informer, me disait-elle.
 
On pourrait croire que mes petites histoires, mes récits s’arrêtent ici se terminant en apothéose. Hélas, la police judiciaire nous rendit visite estimant que peut-être les soldats français étaient des déserteurs. Ce fut le docteur LARIVIERE qui mit fin, avec autorité, à cet imbroglio inénarrable, cette aventure surprenante.
 
Les habitants de Grand-Leez continuaient à s’interroger entre eux. Qui a payé le médecin, les médicaments ? On peut les rassurer. Ce sont les produits de l’activité agricole et du jardin qui ont répondu aux besoins primaires de toute la maisonnée. Quant au docteur LARIVIERE, ses prestations étaient gratuites. Imaginez pourtant le trajet qu’il devait faire pour atteindre notre maison, 3 km par tous les temps, par un chemin de terre battue.
 
J’en profite pour lui réitérer mes remerciements et rendre hommage à son honnêteté, son courage, sa générosité et son culte permanent des vraies valeurs.
 
  
 
 
 
36.        La belle figure de Désiré LORGE.

  
Dans le village, des personnes suggéraient que des interventions soient faites auprès du gouvernement français en vue d’obtenir une reconnaissance officielle du civisme exemplaire des membres de ma famille. En effet, que serions-nous devenus si l’ennemi avait appris que nous détenions 2 militaires français ?
  
En pareille circonstance, ce sont généralement les autorités régionales ou locales qui effectuent les démarches car en cas de succès, il est important de s’en prévaloir en période électorale par exemple. Des résultats ? Aucun. Des démarches ? Peut-être. Mais personne n’en détenait la preuve.
  
Ce fut un ouvrier, Désiré LORGE, qui écrivit directement au Ministère de la Guerre français. Et obtint une réponse. Elle nous parvint le 17 août 1923. Vous avez bien lu ? Oui, elle nous parvint cinq longues années après l’Armistice. Vous la trouverez en page 70.
  
Le 7 septembre 1923, ce fut le Ministère belge de la guerre qui nous adressa ses félicitations ! Voir lettre page 71.
 
Après la guerre, les élections communales avaient « renversé » le bourgmestre Jean-Baptiste HENRARD49 et Adolphe DENIL50 lui succéda. Désiré LORGE s’occupait inlassablement du dossier, faisant face aux obstacles qu’on installait, apparemment avec malice, sur son parcours. De vieilles amertumes, des rancœurs tenaces incrustées profondément sans doute à la suite d’une déception, voire d’un échec généraient ces attitudes vengeresses.
  
A l’administration communale, on lui disait...
 
Encore ! Vous voyez bien que vous n’aboutirez à rien.
  
Mais Désiré s’obstinait. Il réclama 12 fr. par jour aux autorités françaises qui lui avaient fait parvenir leur accord de principe et de nombreux documents à faire remplir par les autorités communales. Elles suggérèrent 2 fr. par jour ! Munis de la signature du bourgmestre et du sceau de la commune, les documents furent remis à Désiré qui en discuta violemment la teneur.
  
Mais que voulez-vous qu’il fît ?
  
Peu de temps après, ma mère reçut un chèque de 5.000 fr. ou un peu plus. C’est, en tout cas, ce dont ma mémoire se souvient. Je vous laisse libre d’apprécier l’objectivité de nos dirigeants de l’époque. Puisqu’on n’avait pas jugé bon de les informer !
  
Hommage soit rendu à Désiré LORGE pour son obstination, son honnêteté et le souci permanent qu’il avait de rester à l’ombre.

49  Jean-Baptiste Henrard : né le 22 octobre 1850 et décédé le 29 décembre 1929
 50  Adolphe Denil : né le 15 octobre 1874 et décédé le 1er janvier 1947. Il était le fils de Louis Denil et de Alphonsine Thibaux de Velaine s/ Sambre


 
37.       Retour de Jules à Bordeaux, de Pierre à Tours.

  
Comme tous les soldats qui avaient été enterrés sur place pendant la guerre, Jules fut reconduit à Bordeaux par les soins de l’autorité militaire. Je n’ai retrouvé aucune indication à ce sujet dans mes notes griffonnées le plus souvent à la hâte. Pierre, décédé à Paris, fut reconduit à Tours, sa terre natale, par sa famille. Pendant plusieurs années, les parents HAZERA et GUIGNARD nous ont écrit pour nous réitérer leurs sentiments de reconnaissance.
  
Nos pensées ont souvent vagabondé dans ces régions et le projet d’aller sur place fut très tôt abandonné. Pour de multiples raisons, dont la plus sérieuse était le prix à payer pour ces longs déplacements. Nous avons longtemps rêvé de ces voyages et de la consolation que nous aurions pu apporter, sans doute, à ces braves parents.
  
Hélas, nos regrets n’y changeront rien !


Monument aux morts de Beaumont
 sur lequel figure le nom de Pierre Guignard


 
 
 
38.       Hommage au docteur LARIVIERE.

 
 
Le  docteur  Emmanuel LARIVIERE  est    à  Boignée,  le  29 septembre  1862.
 
Après des humanités à Floreffe et à Malonne, il fit des études de médecine à Bruxelles et s’installa à Grand-Leez, comme médecin généraliste, vers 1890.

Il épousa le 2 juin 1992, Marie THOMAS, née à Sombreffe le 21 février 1874.
 
Leur petite-fille unique, Marguerite CORLIER et son mari Jacques VANDERLICK vivent actuellement dans la maison du grand-père maternel, construite en 1892. Ils ont un fils unique domicilié à Noiseux (Durbuy).

De vieux grandleeziens racontent encore aujourd’hui comment avaient été appréciés la gentillesse et l’entregent de la future épouse venue au chantier pour examiner l’état d’avancement des travaux de construction de la nouvelle maison. Elle était venue à cheval de Sombreffe où elle habitait. Elle se promena élégamment à l’extérieur du chantier puis s’approcha de chacun des ouvriers avec simplicité et gentillesse et les complimenta. La visiteuse ne cessait d’admirer l’ampleur de la construction comme aussi celle du jardin et des terrains annexes où seraient construites les écuries.

C’est au docteur LARIVIERE que nous devons le plus grand témoignage d’estime et de respect. D’une belle corpulence, il avait la démarche ferme, empreinte d’élégance et de noblesse. Il était enjoué et rieur, avait le regard franc et un prestige immense. Il ne profitait jamais de l’ascendant qu’il exerçait sur autrui et au contraire possédait ces vertus qui portent l’homme à faire du bien aux autres : la compassion, l’indulgence et l’amour du prochain. Il avait de la force, de l’audace, du courage mais jamais d’emportement.

Sa modération, son humanité, son souci de justice, sa discrétion étaient connus de tout le monde. Enfin, une éloquence naturelle, avec des mots simples, une politesse jamais en défaut, mettaient ses patients à l’aise et inspiraient la plus grande confiance. Il était, en outre, d’un total désintéressement et ne s’attachait pas à ce qui était avantageux pour lui. Un certain mépris de l’argent en somme qui qualifiait cet homme d’esprit et lui donnait la force et la hardiesse d’accomplir des actions dangereuses si le bien-être d’autrui en était l’enjeu. C’est ma mère, dans un dialecte savoureux, qui me parlait souvent du docteur. Nos français, eux, le vénéraient. Pensez donc ! Que seraient-ils devenus sans lui !
 
Pour l’exercice de sa profession, le docteur se déplaçait dans une voiture à deux roues, ouverte à l’arrière, fermée sur le devant et tirée par un cheval de selle racé, de type particulièrement fin et distingué, plein de classe et d’élégance. La voiture était appelée « tonneau » en raison de sa forme. Lorsque le temps était particulièrement clément, le docteur montait un autre cheval pour visiter les malades dans le village et dans les environs.

Et le couple pouvait, les soirs d’été par exemple, faire de longues randonnées en chevauchant leur monture respective. En automne, en hiver, quand il rentre tard la lampe est déjà sur la table. S’il a eu un problème chez un malade, il reste affable et souriant et vous n’en saurez rien. Tant sa discrétion est absolue et totale. Et il soupe lentement avec son épouse et sa fille, savourant le plat finement préparé. Et le tic-tac, au fond de la pièce, tricote des heures douces. Sur le bureau, le livre commencé la veille ou l’avant-veille, entrouvre déjà ses pages avec satisfaction et volupté. Les heures se passent ainsi dans le bonheur et la sérénité.
 
Et si tout à coup, la sonnette tressaille dans le vestibule, il accueille le visiteur avec la plus grande amabilité. C’est sa nature, il est aimable et complaisant.

A 56 ans, le docteur dut subir une opération chirurgicale grave dans une clinique de la rue des Eperonniers à Bruxelles. Il y mourut le 23 mai 1919 et son corps fut incinéré à Paris le 27 mai suivant. Les cendres furent transférées au cimetière du Père Lachaise construit dans les jardins du célèbre confesseur de Louis XIV.

Pendant des années, madame LARIVIERE rendit visite à ma mère, plusieurs fois par an, particulièrement en été. Elle allait quérir quelques œufs frais ou des poulettes de race naine et y passait l’après-midi en prenant une tasse de café et en ressassant les histoires vécues. Pour empêcher les réactions d’ordre affectif de s’extérioriser, elle abandonnait furtivement les récits de ma mère, relatifs au dévouement du docteur, à sa probité par s’assurer du confort de la petite Marguerite qui l’accompagnait et jouait à deux pas avec une charmante chevrette.

Il n’est pas sans intérêt pour vous de savoir que, comme vous, Marguerite aimait chevaucher le gros cheval de labour que j’arrêtais parfois en face de chez elle en vue de saluer sa grand-mère. Malgré son jeune âge, à l’époque, dans les années 1938/1939, Marguerite se souvient parfaitement du chemin qu’elle empruntait, derrière le cimetière, pour aller saluer ma mère. Peu de gens s’en souviennent sans doute, mais le sentier qui avait son origine aux environs de la ferme de la Converterie conduisait à ma maison et à Sauvenière en passant derrière le cimetière.
Pour quelles raisons le rappel de ces lointains souvenirs nous emplit-il d’amertume ? Sans doute les vieux sentent-ils la fin toute proche. On dit d’ailleurs qu’ils ressassent volontiers les histoires de leur prime jeunesse. Serait-ce vrai ?

 
39.       Lettres de félicitations à ma famille.

Voici une copie de la lettre de félicitations que reçut ma famille, en date du 17 août 1923 du Ministère de la Guerre français.


Bien entendu, le Ministère Belge de la Défense Nationale ne voulut pas être en reste et nous fit parvenir la lettre dont copie ci-après le 7 septembre 1923.


 

Liste des Déportés 1915-1917.
 
       
Becquevort Charles
Biston Eugène           
Bastin Joseph           
Bourgaux Emile     
Bossuroy Joseph     
Bridoux Arthur           
Calonne Louis           
Calonne Ernest           
Calonne Eugène           
Calonne Jean-Joseph           
Calonne Célestin           
Calonne Maurice           
Calonne Jules           
Challe Emile           
Charles Joseph           
Charles Désiré           
Charles Louis           
Charlier Jules           
Collignon Louis           
Collignon Emile           
Collignon Zénobe           
Collard Léon           
Collard Paul           
Colson Jean           
Colson Louis           
Darte Charles           
Debouge Joseph           
Defrenne Jean           
Defrenne Charles           
Delcorps Léon           
Durviaux François           
Malache Louis           
Noël-Vanhouche L.           
Marchal Charles           
Radelet Léon           
Materne   Léon           
Robert Joseph           
Matheise Hector           
Rousseau Camille *           
Mine Jules           
Seron Louis           
Montfort Léon Dom.           
Sinte Camille           
Namèche Gaston           
Strobants Jules
Marchal Jules
Vandeloise Antoine
Nazé Maurice
Virlée Jules
Noël Eugène
Noël-Rousseau Louis
Dury Léon     
Dujardin   Louis     
Dujardin   Antoine           
Dupont   Jules           
Dupont   Joseph           
Dupont-Verlée   Eugène           
Dupont   Vincent           
Durviaux Fernand *           
Delcorps   Georges           
Delcorps   Joseph           
Delfosse   Cinna           
Delhaye   Armand           
Delsipée   Xavier           
Delvigne   Jacob           
Denil   Arthur           
Denil   Emile           
Denil-Virlée   Arthur           
Derouck   Gustave           
Dewez   Léon           
Donné   Victor           
Draye   Léon           
Draye   Nestor           
Dujardin   Georges           
Etienne   Louis           
Expeels   Henri           
Favart   Fernand           
Favart   Julien           
Fournier   Hadelin           
François   Camille           
Gailly   Louis           
Garnier   Armand           
Noël-Siplet   Jules           
Maloteau   Jules           
Radelet   Charles     
Masson   Léon           
Renoir Victor *           
Matheise   Herman           
Rousseau   Arthur           
Michotte Armand           
Seront   Floribert           
Montfort   Emile           
Sinte   Armand           
Montfort   Théophile           
Soquette   Joseph           
Masson-Leclercq   L.
Thereur   Emile
Nazé   Jules
Villers   Georges
Noël   Emile
Noël-Gilles   Jules
Noël   Louis
Geniesse Arthur     
Geniesse   Jules           
Godefriaux   Octave           
Grèle   Léon           
Hairion   Eugène           
Hairion   Léon           
Hairion   Louis           
Henry   Louis           
Herick   René           
Jadoul   Joseph           
Jaume   Louis           
Jeannie   Emile           
Jeannie   Maurice           
Lacroix Charles-Joseph           
Lacroix   Georges           
Lacroix   Jules           
Lacroix   Léon           
Lacroix   Alphonse           
Lambeau   Emile           
Lambeau   Lucien           
Lambeau   Alphonse           
Lambert   Nestor           
Lambert   Emile           
Laurent   Victor           
Lecocq   Léon           
Lemens   Fernand           
Lempereur   Auguste           
Lempereur   Louis           
Leroy   Jean-Baptiste           
Lorge   Désiré           
Lorge   Emile           
Maloteau   Arthur           
Piette   Fernand           
Marchal Martin           
Renoir   Ernest           
Matheise Henri           
Rousseau   Alfred     
Magné   Antoine           
Rousseau Joseph           
Montfort   Alfred           
Seron-Malache   Jh.           
Montfort   Louis           
Sinte   Jules           
Nazé Joseph           
Theise   Maurice
Malache   Jules
Vanhougardine   Félix
Noël   Camille
Virlée   Joseph
Colignon   Emile Simon      
...      

* = nés en1899
        Sauf  erreur ou omission

Addenda :

 
 
Les similitudes de la guerre 1940/1945 dans ma région.

  
Je vous relate certains faits vécus en 1940/1945 et qui ne sont pas sans évoquer avec ceux de 1914/1918 certaines similitudes. Enfin, ils sont perçus comme tels.
  
Tout d’abord, à notre retour de France, où comme tant d’autres nous avions évacué, nous avons découvert sur le territoire de notre commune, 24 tanks français détruits par l’aviation allemande. Des Hotchkiss et des Somua qui d’après les renseignements obtenus auprès des conducteurs de chars revenaient d'Afrique où ils avaient participé
  
à  de nombreux exercices. Les Hotchkiss étaient des chars de 12,1 tonnes tandis que les Somua étaient des chars de 19 tonnes.

Somua S-35

 
Tous étaient touchés, à la tourelle ou aux chenilles. L’un de ceux-ci s’immobilisa dans les prairies humides, à deux pas de chez moi, le long de la rivière. Occupé à des travaux agricoles, j’aperçus un jour, en dessous d’un tank, partiellement cachée par la chenille meurtrie, une boîte en métal dont la présence avait été trahie par la réflexion des rayons solaires. Tous les garnements qui avaient joué auprès et à l’intérieur du tank ne l’avaient-ils pas vue ? Je l’emportai en me promettant de la renvoyer à son propriétaire. Hélas la boîte ne contenait que des lettres à sa fiancée. Elle mentionnait ses nom et prénom mais jamais d’adresse. Une feuille de remboursement de la sécurité sociale portait cependant l’indication d’une rue à Reims et une lettre était signée du prénom de la sœur du soldat. Mes fils écrivirent aux maires de plusieurs villes de France mais ne reçurent jamais la moindre nouvelle.

Voici comment nous avons rencontré ce conducteur français après la guerre.

Il faut tout d’abord rappeler qu’en 1918, ma belle-sœur Louisa DELOOZ, épouse Louis STROOBANTS avait été la marraine d’une petite française, née en Belgique et baptisée chez nous. Il semble que la filleule n’ait jamais revu sa marraine. Cependant son mari, inspecteur d’assurances, pensionné, suggéra un jour d’entreprendre des recherches pour retrouver sa marraine, disait-il, sinon pour passer en Belgique quelques jours d’agréables vacances.

Les retrouvailles furent empreintes de joie et de bonne humeur et j’y participai avec tous les membres de la famille. L’inspecteur était d’une jovialité permanente et communicative. Je lui soumis le cas. Donnez-moi les éléments essentiels, me dit-il. Les inspecteurs de la compagnie sont toujours à ma disposition. Ce soldat français, ils vont le retrouver. Après trois mois d’incessantes recherches, le résultat inespéré fut atteint. Le soldat s’appelait Roger PERRIER, était marié, avait 3 enfants et habitait « Les Seguins » 14, chaussée des Carrières à 16600 Ruelle. Il vint nous voir. Nous nous sommes rendus à quelques pas de ma maison paternelle et notre hôte nous expliqua avec force détails que…

Les avions allemands venant du Bois de Buis avaient attaqué et détruit la plupart des chars français. Nous n’avions pas les armes nécessaires pour résister à ces attaques et fûmes réduits à détaler en direction de Gembloux.

A la faveur de l’obscurité naissante, je m’introduisis dans un char, le même que celui que je venais d’abandonner, au-dessus de la côte du pont des Pages, à hauteur d’un chemin conduisant à Sauvenière. Les clés auront été enlevées, pensa notre soldat. Et bien, non ! Tout était intact. Je démarrai sans attendre et roulai jusqu’à Sombreffe où une pompe à essence, le long de la grand-route me tendait les bras. Un Belge sortit de l’immeuble et s’enquit de mes besoins. Faites vite, me dit-il, car ceux qui vous poursuivent ne me demanderont pas l’autorisation de vider la citerne.

Ce tank m’a conduit jusqu’à la côte où je fus accueilli dans un embouteillage indescriptible par des anglais qui exerçaient une autorité sans faille. Finalement, je me trouvai sur un bateau avec des milliers d’autres soldats. Mais je veux être bref : j’ai suivi une instruction militaire sévère, j’ai combattu en Afrique, en Italie pour revenir enfin en France.

Pendant toutes ces années, je n’ai pas encouru la moindre blessure. J’ai reçu de nombreuses décorations et ma candidature au poste de contremaître à la fabrique d’armements de Bordeaux fut rapidement acceptée en raison sans doute de mes états de service mais surtout de la parfaite connaissance des obus de tout calibre qu’on y fabriquait pour la marine.

Vous m’écoutez en silence et pourtant vous vous dites : « et sa claudication d’où vient-elle ? » Vous avez raison, un obus de petit calibre a explosé à l’usine, loin de moi, mais j’ai quand même reçu un éclat au pied gauche…

Des courriers furent échangés chaque année entre nos familles et prirent fin sans raison en 1975.

 
 
 
 
SOUVENIRS
 
 
 
Extraits d’un cahier de devoirs de 1912


Souvenir de nos cinquante ans de mariage.


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Nous remercions vivement Patrica, Lisiane et Thierry RENOIR
pour leur collaboration et leur aimable autorisation qui nous ont permis
de présenter ici le récit de leur grand-père Victor,
transcrit et mis en pages par leur papa Roger.
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... et en bonus :

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